Faut-il annuler la dette ? Les économistes en débattent

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REGARDS  1 Septembre 2026

 

La question de la dette enflamment les économistes. Après avoir été lancée par Mélenchon face au Medef, on vous résume les arguments des uns et des autres.

Commençons par quelques rappels

La dette publique française (État, collectivités territoriales, Sécurité sociale) a dépassé 3500 milliards d’euros au cours du premier trimestre 2026, en hausse de 200 milliards en un an. Elle correspond à 117% du PIB

Sous Jacques Chirac, elle augmente de 8,6 points de PIB (55,5% à 64,1% du PIB). De 26,1 points (de 64,1 à 90,2% du PIB) sous Sarkozy. De 8,2 points sous Hollande (passant à 98,4% du PIB). Et de plus de 20 points de PIB sous Macron. En 2025, le déficit public a été de 5,1%. C’est avec la Belgique le plus élevé de la zone Euro, le quatrième de toute l’Union européenne.

La dette est détenue par des assureurs, des banques, des banques centrales ou des fonds de pension. Elle est détenue à 55% par des investisseurs étrangers et à 18% par la Banque de France dans le cadre de la politique monétaire européenne et de l’achat massif de dette publique entre 2015 et 2021.

La durée de vie moyenne de la dette française est de 9 ans. Chaque année, la dette venant à échéance est remboursée et renouvelée par un nouvel endettement aux conditions du marché. À quoi s’ajoute l’endettement nécessaire pour financer le déficit courant.

En août, le taux d’intérêt sur la dette à 10 ans est passé au-dessus de 4%. Mais il n’y a aucune fuite devant la dette publique française. À chaque émission du Trésor, les montants des demandes de titres de dettes publique française sont toujours très supérieurs à l’offre. La charge annuelle de la dette publique a été de 66 milliards en 2025. Soit un taux d’intérêt moyen de l’ordre de 2% et un poids dans les dépenses publiques de l’ordre de 4%. Ce poids augmentera si les déficits restent supérieurs à la croissance et du fait de taux d’intérêt plus élevés sur la dette nouvelle que sur l’endettement passé.

D’où vient la dette ? Gabriel Zucman vs Patrick Martin

Les origines de la dette constituent un socle du débat. Trop de social ou trop d’inégalités et de super riches ? Gabriel Zucman ne fait pas partie des économistes signataires de la tribune « Mettre la dette au frigo ». Mais sa proposition de taxer à 2% les fortunes supérieurs à 200 millions d’euros a été violemment taclée par Patrick Martin à Roland-Garros. Le président du Medef a qualifié la proposition de « hold-up intellectuel et politique ». Gabriel Zucman lui a répondu :

« Vous procédez à un renversement de la réalité. Depuis quarante ans, c’est le Medef qui a réalisé un véritable ‘hold-up intellectuel et politique’. Au détriment des finances publiques, de notre protection sociale et des plus démunis. »

De fait, selon l’Insee, le taux effectif d’imposition des grandes entreprises est passé de 19,3% en 2016 à 14,3% en 2022 et il est plus élevé pour les PME que pour les grands groupes. Ces allégements de charges et d’impôts se traduisent par un manque à gagner considérable pour les finances publiques : de l’ordre de 20 milliards d’euros par an.

Depuis les années 1990, le Medef s’est battu pour réduire les cotisations sociales. Avec succès : les exonérations de cotisations sociales atteignent désormais 90 milliards d’euros par an, soit 3% du PIB. Ces exonérations ont creusé un trou considérable dans les finances publiques. Elles ont également forcé la Sécurité sociale à réduire son périmètre, laissant le champ libre aux assurances privées.

Elles ont atteint des montants tels qu’elles ne trouvent plus guère de soutien parmi les économistes, même les mieux disposés… Pourtant, le Medef demande 60 milliards supplémentaires, financés par la TVA.

Qu’attendre d’une telle politique ? La réponse de Gabriel Zucman :

« – Pour les classes populaires et moyennes en emploi, l’effet net est neutre ou faible : la hausse de la TVA efface la hausse du salaire net. On reprend à la caisse du supermarché ce qui a été donné sur les feuilles de paie.

– Pour les travailleurs à haut salaire et les actionnaires, qui ne consomment qu’une partie de leurs revenus, l’effet est positif : la hausse du salaire net et des profits dépasse la hausse de la TVA.

– Enfin pour les personnes qui ne sont pas en emploi – retraités, chômeurs, allocataires du RSA, etc. – l’effet est très négatif : ces derniers subissent de plein fouet la hausse de la TVA, sans aucune compensation. »

Vouloir mettre fin au privilège fiscal des milliardaires n’est en rien un « hold up », conclut Gabriel Zucman. En revanche, affaiblir nos finances publiques déjà exsangues, importer en France le modèle américain d’assurances privées et redistribuer les revenus au détriment des plus démunis, voilà le véritable « hold up intellectuel et politique ».

Vous avez dit courage : Matthieu Pigasse vs Philippe Martin

À la veille du débat entre présidentiables de Roland-Garros, placé par le Medef sous le signe du courage, l’homme et banquier d’affaires Matthieu Pigasse s’est dit favorable à la proposition de Jean-Luc Mélenchon. Patrick Martin l’a ciblé sur France Inter : « Monsieur Pigasse, qui a fait une énorme fortune grâce à la faillite des États, songe peut-être à la même chose pour la France ».

Matthieu Pigasse lui a répondu sur X : « Le courage, ce n’est pas de demander de l’argent public pour soi et d’exiger l’austérité pour les autres. Le courage, ce serait de reconnaître que dix ans de cadeaux fiscaux n’ont produit ni croissance ni emploi. Ce serait d’admettre que gonfler les dividendes en gelant les retraites, c’est du confort de classe habillé en nécessité économique. Le courage, ce serait de demander plus à ceux qui ont plus, d’augmenter les salaires, et de partager les richesses. Mais on peut visiblement être président du Medef et ne pas comprendre l’économie… Contrairement à ce que prétend Patrick Martin, personne n’a proposé d’annuler la dette publique détenue par les créanciers privés. Personne. La proposition porte sur les titres de dette publique détenus par l’Eurosystème… »

Au mieux cela ne changerait rien ? Matthieu Pigasse ss Olivier Blanchard

Olivier Blanchard, ancien chef économiste du FMI de 2008 à 2015, entre dans la danse. Pour lui, la proposition de Jean-Luc Mélenchon ne résoudrait rien : « Imaginons tout d’abord que la Banque de France détienne des obligations du Trésor et décide d’annuler cette dette et les intérêts qui y sont afférents. Cela aboutit à une diminution des profits de la Banque de France, qui ne touche plus les intérêts sur la dette, et donc à une diminution des transferts de la Banque de France au Trésor. Cette diminution des transferts correspond exactement à la diminution initiale des intérêts payés par le Trésor à la Banque de France. Par conséquent, du point de vue des revenus nets de l’État, c’est zéro ! C’est une simple question d’arithmétique. C’est un peu plus compliqué dans le cas de la BCE. En effet, si elle décidait d’annuler la dette française et que cela diminuait ses profits globaux, l’Allemagne et d’autres pays en feraient partiellement les frais. Cela étant politiquement impossible, la BCE serait contrainte de diminuer la dette de tous les pays dans les mêmes proportions et on en revient alors au même argument que j’ai avancé précédemment. Effet nul. »

Matthieu Pigasse lui répond avec trois arguments :

– Il ne faut pas minimiser les effets macroéconomiques des politiques budgétaires restrictives. Il rappelle à cet égard, la très lourde erreur d’analyse du chef économiste du FMI lors de la crise grecque et ses graves conséquences. L’argument vaut toujours.

– La proposition vise au minimum à ce que la dette détenue par le système de la BCE soit maintenue à leur échéance : « S’ils ne sont pas réinvestis par l’Eurosystème, l’État doit les refinancer sur les marchés, aujourd’hui à des taux beaucoup plus élevés, supérieurs à 4% ». Donc cela évite un coût supplémentaire.

– La banque centrale est une institution publique. La monnaie est un bien public. Son fonctionnement et ses missions doivent être au cœur du débat démocratique.

Ce serait catastrophique : Matthieu Pigasse vs Jacques Attali

 Selon Jacques Attali« si la France le faisait, on ne pourrait pas empêcher tous les autres pays membres de l’euro d’en faire autant, détruisant ainsi la base même de la monnaie unique. C’est ça qu’on veut ? Ou c’est toujours la même idée débile : la France peut faire ce qu’elle veut, pas les autres. L’annulation unilatérale de la dette publique française est l’autre nom du Frexit. »

Réponse de Matthieu Pigasse : « Être européen ne signifie pas considérer les traités comme des textes sacrés et intangibles… L’actuelle présidente de la BCE le disait elle-même au moment de la crise grecque, lorsqu’elle était ministre de l’Économie : ‘Nous avons violé toutes les règles parce que nous voulions faire bloc et sauver la zone euro.’ Qualifier toute volonté de transformation de ‘Frexit’ est une caricature dangereuse : elle nourrit l’extrême droite avec l’idée que l’on ne peut rien faire, qu’à l’intérieur de l’Europe, on ne pourrait plus rien décider, plus rien changer. Je refuse cette résignation. La politique, c’est l’art de rendre possible ce qui ne l’était pas encore. La bataille culturelle, c’est de rendre évidente une idée radicale. »

Bernard Marx