Mettre la dette au frigo»: une bonne idée si…

Image
Image
Textes invités

 

2 septembre 2026   TELOS

En 2014, nous avons proposé un plan pour « mettre au frigo » une partie des dettes publiques des pays membres de la zone euro, conçu pour être acceptable politiquement (d’où son titre PADRE, Politically Acceptable Debt Restructuring in the Eurozone). Et voilà que Jean-Luc Mélenchon semble faire la même proposition. « Semble », car il manque à cette idée séculaire l’essentiel pour éviter la catastrophe habituelle.

Après la crise grecque et ses conséquences catastrophiques, nous étions préoccupés par le niveau élevé des dettes de plusieurs gouvernements, dont la France. Mais nous étions surtout préoccupés par leur incapacité à mettre un terme à leurs déficits budgétaires, qui sont la source des dettes. En principe, ces déficits contrevenaient au Pacte de Stabilité et de Croissance signés par tous les pays membres de la zone euro. Mais le pacte était tellement mal ficelé qu’il était inapplicable en pratique. Notre idée était de faire d’une pierre deux coups : réduire les dettes publiques détenues par les marchés financiers et imposer la discipline budgétaire une bonne fois pour toutes.

Mélenchon vise le premier objectif, certainement pas le second. Or, si les déficits perdurent après « la mise au frigo », les dettes remonteront inexorablement et l’opération aura échoué. Ce point fondamental est totalement ignoré par une chronique parue dans le Nouvel Obs du 22 août et destinée à justifier ce projet. Bien pire, ses auteurs proposent de contraindre les marchés financiers et la BCE à financer les déficits futurs, sans limite. Car, pour eux et pour Mélenchon, les marchés financiers sont cupides et les déficits publics bien intentionnés. Cette logique n’est pas nouvelle. Elle a été la source de multiples crises financières et d’inflations galopantes de par le monde. Il n’existe pas un seul cas où elle a fonctionné.

Que se passe-t-il dans « le frigo » ? Les dettes sont bien là et le gouvernement paient des intérêts à sa banque centrale. Or, comme chaque banque centrale verse à son gouvernement ses profits, les intérêts tournent en rond. Autrement dit cette partie de la dette ne coûte plus rien, comme si elle n’existait pas. Mais elle existe bel et bien. Dans notre projet, il s’agissait de l’y maintenir indéfiniment, mais à condition que les budgets ne soient plus en déficit. Si un pays persistait à faire des déficits, sa banque centrale était contractuellement tenue de sortir la dette du « frigo » et de la replacer sur les marchés financiers. À coup sûr, le résultat serait une crise financière, un risque qu’aucun gouvernement ne prendrait. La menace de sortie du « frigo » remplacerait le Pacte de Stabilité. Rien de tel dans le projet de Mélenchon. Ce qu’il veut, c’est de continuer à faire des déficits en ignorant la dette qu’il s’imagine avoir fait disparaître.

Il faut aussi rentrer un peu dans les détails que Mélenchon et ses soutiens préfèrent ignorer. Tout d’abord, même si techniquement la banque de France appartient à l’État, le Traité de Maastricht spécifie que les décisions importantes sont prises par la BCE. L’achat de dettes publiques et leur utilisation en font partie, et pour une bonne raison puisque c’est un élément essentiel de la politique monétaire. La « mise au frigo » ne peut donc pas être décidée à Paris. Mélenchon peut envisager de violer le traité, mais une telle action ouvrirait la porte à une crise financière et à une crise institutionnelle. En 2015, en pleine crise financière, le Premier ministre grec, Alexis Tsipras, avait envisagé d’abandonner l’euro pour se débarrasser du Traité de Maastricht, précisément parce qu’il voulait financer ses déficits avec la planche à billet qui échappait à son contrôle. Il a découvert que c’est quasiment impossible d’abandonner l’euro. Il en a tiré la conclusion : il a démissionné, s’est représenté, a gagné les élections et a mis en place un plan de rigueur historique. Certes, un président français ne démissionne pas, mais il peut changer de pied. C’est ce qu’a fait Mitterrand en 1983 après une crise sévère provoquée par une accumulation de mesures du type que Mélenchon adore. Il n’a pas eu le choix, il a adopté le tournant de la rigueur.

Le second détail concerne le bilan de la banque centrale, évoqué par les partisans de Mélenchon mais jamais discuté. Quand une banque centrale acquiert de la dette publique, elle la paie avec de l’argent frais. Le gros de cet argent se retrouve dans les banques commerciales sous la forme des dépôts de leurs clients. Et les banques commerciales déposent ces fonds à leur tour dans les comptes qu’elles détiennent auprès de leurs banques centrales. Dans la zone euro, jusqu’en 2022, les banques centrales ne rémunéraient pas ces comptes. L’opération était profitable pour les banques centrales et donc pour les gouvernements qui reçoivent leurs profits. Mais depuis 2022, elles rémunèrent les dépôts à un taux proche de ce qu’elles reçoivent du gouvernement. Les profits ont disparu. Dans ces conditions, la « dette au frigo » ne rapporte plus rien aux banques centrales, et donc rien non plus aux gouvernements, qui continuent à verser des intérêts. Ces intérêts profitent donc exclusivement aux banques commerciales.

On peut modifier la procédure pour éviter ce gros inconvénient. Par exemple, le gouvernement peut décider de ne plus payer d’intérêts sur la « dette au frigo », mais c’est légalement une forme de défaut, de quoi affoler les marchés financiers. Ou bien la banque centrale peut ne plus rémunérer les comptes des banques commerciales, qui s’empresseront de placer leur argent ailleurs. On peut le leur interdire, mais cela désorganiserait la conduite de la politique monétaire. C’est bien pour cela que de telles décisions ne peuvent qu’être prises par le BCE, pas par la Banque de France.

Bien sûr, Mélenchon ne s’embarrasse pas de ces détails. Les auteurs de l’article du Nouvel Obs se veulent plus rigoureux, mais ils ignorent aussi ces questions. Ils se targuent de contester le « mainstream », ce qui peut parfois être utile. C’est ce que nous avons essayé de faire avec PADRE, sans réussir à convaincre. Dans ce cas, contester le « mainstream » consiste à sortir du frigo des vieilles attaques idéologique contre les marchés financiers. Cela peut plaire aux électeurs de Mélenchon, mais ça n’a aucune chance d’être soutenu par la BCE, ni par l’écrasante majorité des pays membres de la zone euro. Si, une fois élu, Mélenchon se risque à rejeter le Traité de Maastricht, la France devra sortir de la zone euro et très probablement de l’UE. C’est donc le Frexit qu’il envisage froidement. La moindre des choses est de le reconnaître.