Une sorte d’« embargo théorique » pèse aujourd’hui en France sur le concept de « classe sociale » et, a fortiori, sur celui de « lutte des classes ». Chez nombre de sociologues comme dans les débats médiatiques ou politiques, ce concept semble, en effet, avoir été éclipsé, sinon refoulé. Cet effacement ne résulte ni d’une invalidation empirique du concept, ni de l’obsolescence des rapports sociaux qu’il permet d’objectiver, mais d’une disqualification progressive de son usage explicite comme principe central d’intelligibilité du monde social. Alors même que s’intensifient les formes de domination de classe – écarts de patrimoines et de revenus, conditions de travail, trajectoires scolaires, conditions de logement, états de santé ou espérances de vie, etc. –, la notion de classe est remplacée par des catégories analytiques fragmentées et moins conflictuelles, privilégiant l’individu et son « vécu » au détriment des structures et des rapports d’exploitation et de domination. Interroger cet embargo théorique conduit alors à déplacer la question rituelle, « les classes sociales existent-elles encore ? ». En effet, loin de signaler une disparition des classes sociales, cet embargo théorique apparaît comme un fait social et intellectuel indissociable des transformations contemporaines des champs académique, médiatique et politique et des conditions sociales de production des discours savants. Il s’agit alors de comprendre pourquoi et comment il est devenu problématique de les penser comme telles et quels sont les effets cognitifs, politiques et symboliques de cette relégation conceptuelle sur la compréhension des formes de domination contemporaines…
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