L’étrange jeu de séduction entre le banquier d’affaires Matthieu Pigasse et les leaders des gauches
L’homme d’affaires, qui a toujours rêvé d’une destinée politique, multiplie les rendez-vous avec les responsables socialistes, écologistes et communistes. Il s’imagine en point de convergence, sans jamais critiquer publiquement le candidat de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon.
Par Sandrine Cassini
Publié le 02 juin 2026. LE MONDE
Installés dans des fauteuils en cuir de l’Hôtel Providence, à Paris, deux hommes dissertent de la présidentielle 2027. « Est-ce que, Matthieu, t’as envie ? Est-ce que tu es prêt ? », s’enquiert en ce mois de mai le premier secrétaire du Parti socialiste (PS), Olivier Faure, auprès de Matthieu Pigasse, banquier d’affaire, propriétaire de Radio Nova ou des Inrocks (il est également membre du conseil de surveillance du Monde).
L’énarque, que la politique a toujours démangé (il a écrit plusieurs livres économico-politiques et prépare pour l’automne un nouvel ouvrage au titre provisoire de Tout est possible) est tenté par l’aventure. « Regarde ce que je fais et ce que je dis depuis des semaines. Je m’en prends plein la gueule, de manière injuste et parfois indigne. Est-ce que tu penses que je fais ça pour le fun ? », répond l’intéressé.
Deux semaines plus tôt, Olivier Faure lui avait posé la même question, à deux pas de l’Arc de triomphe, dans les bureaux feutrés de Centerview Partners, la petite banque d’affaires que Matthieu Pigasse dirige depuis 2020. En deux mois, les deux hommes, qui se connaissent depuis le gouvernement de Lionel Jospin (1997-2002), quand le premier était conseiller de Martine Aubry, ministre de l’emploi et de la solidarité, et le second celui de Dominique Strauss-Kahn, ministre de l’économie et des finances, se sont vus environ six fois.
Matthieu Pigasse entraperçoit un alignement de planètes. « Je suis à disposition. Si je puis être utile, je suis là », répète-t-il au Monde dans ses locaux du 8e arrondissement de Paris. Le message est adressé à la gauche « non mélenchoniste » encore à la recherche d’un prétendant commun face à Jean-Luc Mélenchon, le candidat de La France insoumise (LFI). Apporter son écot en menant la « bataille culturelle » avec ses médias, façon « Bolloré de gauche », une définition qu’il récuse, ne lui suffit plus. Cette mise en lumière lui coûte pourtant. Les accusations d’antisémitisme dont fait l’objet l’humoriste Akim Omiri, après un sketch sur Radio Nova, qui a fait un lien entre la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, le pédocriminel américain Jeffrey Epstein et le Mossad, lui retombent dessus. Il s’en dit « blessé », lui qui se définit comme un « républicain laïque universaliste ».
Prêt à « tout risquer »
A 58 ans, le Parisien, qui a grandi dans la Manche, est désormais prêt à « tout risquer pour aller dans cette bataille », affirme-t-il. « Un jour, je serai président de la République », aurait-il dit à Alain Minc, conseiller des puissants, ancien ami qui lui mit le pied à l’étrier chez la banque Lazard, désormais honni. Une version que Matthieu Pigasse conteste. Peu importe. Dans le monde des affaires, on lui connaît cette toquade un peu particulière.
Cette fois, le quinquagénaire fan des Clash croit tenir sa chance. Sans parti politique, ni militants, ni logistique, l’homme n’a toutefois envie ni d’être « dans la course de petits chevaux », ni dans le « jeu de massacre » des candidatures. Il n’a qu’une voie possible, celle d’être un recours, comme le fut Lucie Castets, proposée au poste de première ministre à Emmanuel Macron par le Nouveau Front populaire (NFP) après les législatives anticipées de 2024.
Entre Olivier Faure et lui, c’est d’abord une affaire d’intérêts bien compris. Désormais minoritaire dans son parti, incapable de faire valider la primaire, le chef de file du PS, qui lui avait demandé au moment du NFP s’il était prêt à entrer dans un gouvernement de gauche, est face à une équation difficile : il doit trouver un consensus, en particulier avec Les Ecologistes dont il ne veut pas s’aliéner le soutien, alors que d’autres échéances sont à venir, les législatives, les départementales, les régionales.
Matthieu Pigasse et Raphaël Glucksmann, lors d’un rassemblement politique de gauche, à Liffré (Ille-et-Vilaine), le 25 avril 2026. ALAIN ROBERT/SIPA
Et une personnalité civile aurait l’avantage de ne menacer personne, contrairement à la candidature de Raphaël Glucksmann (Place publique) que ni Olivier Faure ni la secrétaire nationale des Ecologistes, Marine Tondelier, n’ont envie de soutenir. « Matthieu [Pigasse] fait partie des gens intéressants dans le paysage économico-politique et on aurait tort de ne pas compter sur des personnalités qui ont réussi et qui sont de gauche », dit le premier secrétaire du PS au Monde, tout en niant vouloir « pousser quelqu’un ». Ce dernier promet donc avoir aussi contacté la directrice générale d’Oxfam, Cécile Duflot, ou l’ancien secrétaire général de la CFDT, Laurent Berger.
Percer le mur du son
Mais aucun des deux n’est sorti du bois, à la différence de Matthieu Pigasse, qui se démène pour percer le mur du son. L’homme d’affaires suit à la lettre le conseil prodigué par Olivier Faure, celui de sortir du « microcosme » et de « rencontrer l’opinion publique ». RMC, Backseat, France Culture ou France Inter, l’ancien strauss-kahnien, passé par les Gracques, un think tank social-libéral, fait le tour des plateaux télé et radio pour « montrer ses compétences, être utile » en matière économique et défendre ses idées « à la gauche de la gauche ».
A Liffré (Ille-et-Vilaine), lors d’un raout organisé le 25 avril par le président social-démocrate de la région Bretagne, Loïg Chesnais-Girard, il s’est assis à la gauche de Raphaël Glucksmann, qui n’a visiblement pas compris qu’il était face à un rival. Seul « non élu », il a livré son diagnostic sur la dette et les déficits, des « instruments de domination idéologique ». Et esquissé des recettes contre « l’explosion des inégalités », suggérant une augmentation de « 20 % du smic », l’instauration de la taxe Zucman sur les hauts patrimoines, et un meilleur « partage de la productivité » au profit des salariés. De quoi faire pâlir d’envie LFI et sa radicalité programmatique, décoiffer le Medef, et désarçonner ses propres clients.
Le président du groupe des députés PS, Boris Vallaud, la candidate à la primaire de la gauche et ex-« insoumise » Clémentine Autain, Cécile Duflot, Marine Tondelier… A gauche, on s’est pressé dans les bureaux du patron de presse, ravi d’avoir enfin un allié dans le monde des affaires et intrigué par ce millionnaire iconoclaste capable de dépenser son argent dans des festivals de rock ou dans des médias déficitaires. Il faut dire que ce grand séducteur, un « vendeur hors norme », qualité indispensable d’un bon banquier d’affaires, portant veste mais aussi tee-shirt, jean et baskets élimés sait y faire, avec sa « tchatche », « sa grande intelligence » et « sa mémoire d’hypermnésique », comme le décrit un banquier qui le connaît bien.
Le président du conseil national du PS, Luc Broussy, proche d’Olivier Faure et aussi patron de Magic, une revue musicale, est sorti marabouté de son rendez-vous, croyant avoir trouvé « un vieux copain ». L’eurodéputé socialiste Pierre Jouvet a vécu une expérience similaire et pense « très bien » s’entendre avec lui. Ni l’un ni l’autre n’ont toutefois cru déceler d’ambitions présidentielles. Juste une simple envie « d’aider ». « As-tu une idée révolutionnaire ? », lui a écrit Marine Tondelier, désireuse de le voir participer à l’aventure collective.
De son côté, Matthieu Pigasse n’a pas son pareil pour se faire apprécier. Il a confié à l’eurodéputée PS Chloé Ridel avoir « adoré » l’épais projet socialiste de la présidentielle dont elle est l’autrice. La jeune femme a trouvé la rencontre « intéressante » et « utile ».
Trois hommes – qui ont en commun d’être quasiment déjà en campagne pour 2027 – n’ont pas eu l’honneur d’un rendez-vous. Raphaël Glucksmann, que Matthieu Pigasse juge « de droite », François Hollande, un vieil ennemi qui lui avait préféré une fois arrivé à l’Elysée un certain Emmanuel Macron, et François Ruffin (Debout !). Le député de la Somme espérait bien le voir, et, selon Matthieu Pigasse, avait dépêché l’ancien député communiste de Seine-Maritime (2017-2024) Sébastien Jumel, que le banquier a connu lorsqu’il était dans les cabinets ministériels, pour jouer les intermédiaires. Las, pour le moment, ce dernier a botté en touche. « Je n’ai pas cherché à rencontrer Matthieu Pigasse », dément François Ruffin au Monde.
Rivalité avec Mélenchon
Son ambition se heurte cependant à une contradiction. Comment promouvoir « l’union de la gauche » tout en nourrissant une candidature concurrente à celle de Jean-Luc Mélenchon, qui plus est dans le même espace politique ? A ses interlocuteurs, Matthieu Pigasse a fait passer le message que le fondateur de LFI, donné pour l’instant perdant dans toutes les configurations de second tour, n’était pas le candidat idéal, notamment en raison des polémiques sur l’antisémitisme dans la foulée des massacres du Hamas le 7 octobre 2023 ou de sa vision de l’exercice du pouvoir.
Une assertion qu’il dément publiquement auprès du Monde, tout en soulignant des « différences »,notamment sur l’Europe, avec l’« insoumis », d’abord croisé au temps du gouvernement de Lionel Jospin, puis dans ses « aventures sud-américaines », au Brésil chez Lula, au Venezuela avec Hugo Chavez (1954-2013), puis avec Nicolas Maduro « avant les sanctions américaines ».
Malgré cette rivalité larvée, il échange régulièrement avec le quadruple candidat à la présidentielle. La dernière fois qu’il l’a vu, c’était dans un restaurant du 10e arrondissement de Paris, où vit Jean-Luc Mélenchon. Ce dernier est venu à sa rescousse sur le « méga-deal » signé avec le Venezuela, quand la cheffe de file du Rassemblement national (RN), Marine Le Pen, l’a accusé de vouloir « spéculer sur la dette publique ». « Consternante Mme Le Pen », a écrit Jean-Luc Mélenchon sur X, la jugeant « aussi ignorante que [Jordan] Bardella [président du RN] sur les questions d’économie et de finances publiques face à Matthieu Pigasse ».
Mais le contrat signé avec un pays d’Amérique latine devenu une sorte de protectorat américain depuis l’enlèvement de Nicolas Maduro, début janvier, a jeté un trouble à gauche. « C’est un banquier d’affaires qui va restructurer la dette vénézuélienne avec l’accord de Donald Trump », a jugé Raphaël Glucksmann sur TMC. « L’entremise trumpienne » et les dizaines de millions de dollars touchés ont nourri l’idée que « son profil n’était pas le plus à même d’incarner la gauche et la colère populaire », résume un élu, qui le côtoie. Et ce d’autant que « la restructuration va se faire au service des intérêts des investisseurs » étrangers, affirme une personnalité des affaires, qui connaît bien le Venezuela.
Epais carnet d’adresses
Soucieux de couper court aux polémiques, Matthieu Pigasse répète qu’il n’a eu « aucune discussion directe ni indirecte avec la Maison Blanche », que « la décision a été prise par le seul Venezuela », et qu’il « négocie contre les institutions financières américaines ». Il met en avant sa proximité avec la présidente par intérim, Delcy Rodriguez, même si cette dernière n’est en poste que par la volonté de Donald Trump. « Il n’a pas été adoubé par Trump. Au contraire, il a été adoubé par le gouvernement vénézuélien qui a besoin de sortir de la situation de quasi-faillite », le défend Olivier Faure.
Ces incohérences n’étonnent pas Michel Sapin. « Plus il est à droite dans ses comportements, plus il est à gauche dans ses discours », affirme l’ancien ministre de l’économie de François Hollande, qui garde un mauvais souvenir du passage de la banque Lazard au moment de la restructuration de la dette grecque. Habitué à ses frasques, le monde des affaires, qui apprécie chez lui sa créativité financière et son épais carnet d’adresses, applaudit son exploit en Amérique latine, tout en étant convaincu que son aventure politique ne va « nulle part ».
Pour son ancien ami Alain Minc, l’homme prend simplement sa revanche sur Emmanuel Macron, un autre banquier d’affaires au profil similaire, qui l’a doublé dans la course à l’Elysée. « Il n’a pas de positionnement idéologique, il est juste opportuniste. Il s’invente un créneau intelligent, l’extrême gauche », juge le conseiller, qui le voit bien devenir « ministre de Mélenchon s’il est élu ». Matthieu Pigasse laisse dire. Toujours sur la brèche, en permanence au bord du déséquilibre, il a déjà démontré une capacité certaine à rebondir sans jamais que l’on sache où il va atterrir.
Mise à jour le 2 juin à 9 h 40 : ajout de la réaction de François Ruffin.
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