« Aux Etats-Unis, la science est attaquée, entravée, et même interdite »
Tribune . LE MONDE 17 MARS 2025
Directrice générale de l’Institut Paste
Bana JabriDirectrice générale de l’Institut Imagine
Immunologistes ayant travaillé aux Etats-Unis, Yasmine Belkaid et Bana Jabri dénoncent, dans une tribune au « Monde », la censure que l’administration Trump fait peser sur les scientifiques américains.
Au milieu des immenses crises géopolitiques que traverse actuellement le monde, les scientifiques aussi doivent faire entendre leur voix. Nous sommes deux scientifiques formées en France et ayant exercé dans des institutions de recherche américaines, et nous estimons que la situation de la science aux Etats-Unis nous oblige à prendre la parole : il est de notre responsabilité de protester contre ce qui obère l’avenir du monde. Les dirigeants politiques et les diplomates l’ont fait pour défendre les équilibres du globe, les scientifiques doivent à leur tour le faire dans leur domaine, et bien au-delà de leur strict champ d’activité.
Car ce qui se passe aux Etats-Unis est non seulement un signal très fort des menaces que le populisme et les régimes illibéraux font peser sur le fonctionnement des démocraties, c’est aussi un coup très violent porté à la liberté d’expression, à la créativité, à la recherche. Et ce sans limite de frontières, car toute politique affaiblissant la recherche dans un pays entrave non seulement les avancées scientifiques à l’échelle mondiale mais aussi les valeurs démocratiques et la marche du progrès.
La science est aujourd’hui menacée. Le dire ne relève plus du simple constat sociologique. Oui, la science est menacée depuis plusieurs décennies, et fait partie des institutions remises en question par une modernité qui doute des grands schémas d’explication du monde. On oublie alors que la science n’est pas qu’un récit : elle sauve des vies. Si nous sommes passés d’une espérance de vie de 40 ans en moyenne au XIXe siècle à plus de 80 ans aujourd’hui, c’est notamment grâce aux progrès des vaccins et des antibiotiques.
La science est menacée de façon plus directe et plus intense depuis quelques années, dans le contexte d’une diffusion du complotisme et des fake news antivax ayant accompagné l’épidémie de Covid-19. L’essor de la science exige le soutien de la population, des moyens importants accordés par des Etats, et la liberté de chercher. Sur ce plan, un changement majeur est en train de se produire aux Etats-Unis : la science y est attaquée, entravée, et même interdite.
Contagion soviétique
Des domaines entiers de la science sont en passe d’être abandonnés. La censure cible les domaines qui contredisent l’agenda politique de l’administration Trump. Des rapports scientifiques ont été modifiés, d’autres ont disparu, certains experts sont exclus en raison de leur refus de se plier à la vulgate du pouvoir. Cet obscurantisme assumé touche des domaines aussi cruciaux que la lutte contre les maladies infectieuses, l’étude de la santé reproductive ou la science du climat. Certains sujets sont même désormais interdits, comme l’étude des différences entre les sexes dans les maladies.
Une étrange contagion s’empare du pouvoir états-unien, qui rappelle les pratiques soviétiques. Il faut résister. C’est à nous, scientifiques du monde entier, et aux dirigeants des démocraties libérales européennes de garantir que la liberté d’expression, la créativité et la diversité des idées restent au cœur de la recherche. Nous ne pouvons laisser la censure qui a entravé la science sous les régimes autoritaires devenir une réalité dans nos démocraties, et dans le pays qui en est une référence, les Etats-Unis.
Cette fragilisation du renouvellement des talents aura des conséquences durables : dans ce domaine, le retard accumulé ne se rattrape jamais. Ces atteintes au savoir et à la recherche de la vérité font des Etats-Unis un pays en régression. Depuis l’après-guerre, des milliers de jeunes chercheurs partaient pratiquer le savoir acquis en Europe au sein du système américain, qui leur promettait financement, matériels et écosystème performant. Actuellement, nous sommes nombreux parmi les dirigeants de grands instituts français et européens à recevoir des messages angoissés et des demandes de jeunes chercheurs aux Etats-Unis, qui se retrouvent brutalement sans rémunération ni perspectives. Dénonçons. Agissons !
Accueillons les chercheurs américains
Pour des scientifiques européens, prendre la parole afin de dénoncer la politique du gouvernement américain en matière de science, ce n’est pas se mêler de ce qui ne les regarde pas, ni crier dans le désert. C’est reconnaître que la science est universelle, que ne plus investir dans les jeunes scientifiques américains compromet l’émergence de la prochaine génération de chercheurs à l’échelle mondiale, et que le progrès médical est indissociable des avancées scientifiques et humanitaires.
A l’échelle européenne, lançons un grand programme d’accueil des scientifiques américains. Réunissons des financements européens pour recevoir les jeunes chercheurs issus des universités et laboratoires américains prêts à lancer leur propre programme de recherche, ainsi que ceux qui travaillent sur des sujets censurés tels que le changement climatique, les maladies infectieuses ou la recherche reproductive.
Au-delà de l’impératif moral et du devoir de solidarité qui incombent à la communauté scientifique, cette initiative représente une opportunité stratégique et économique pour l’Europe. En occupant l’espace laissé vacant par les Etats-Unis, nous renforçons notre souveraineté scientifique, attirons des talents de premier plan et stimulons l’innovation dans nos laboratoires et universités.
Faisons-le par devoir, mais aussi par intérêt. Inversons le cours de la migration des cerveaux et ouvrons grand les portes de nos laboratoires aux scientifiques américains. Nous avons aujourd’hui l’occasion unique de construire cette Europe de demain que Stefan Zweig a tant regretté de ne jamais voir advenir. Une Europe qui ne soit pas seulement un marché, mais un véritable foyer intellectuel et scientifique, un pôle d’excellence capable d’attirer et de retenir les plus grands esprits du monde.
Yasmine Belkaid est immunologiste, directrice générale de l’Institut Pasteur ; Bana Jabri est pédiatre et immunologiste, directrice générale de l’Institut Imagine.
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