Des « crimes contre l’humanité » ?

Un texte utile

Dans Marianne et les colonies (2005), pages 294 à 306

Depuis la Seconde Guerre mondiale, la notion de crime contre l’humanité s’est imposée à la conscience universelle. Mais, venant des pays anciennement colonisés, les interpellations abondent qui invoquent cette notion à propos des crimes passés de la colonisation européenne. Est-elle applicable seulement à des épisodes de l’histoire de l’Europe, comme les crimes de la Shoah ou en ex-Yougoslavie, ou à des actes commis ailleurs, comme au Rwanda, dont aucun Européen n’est directement accusé ? N’y aurait-il jamais de crime contre l’humanité quand les assassins sont blancs et les victimes noires ou jaunes ? Aimé Césaire interpellait déjà l’Europe, en 1950, dans son Discours sur le colonialisme : « Le très humaniste, très chrétien bourgeois du xxe siècle, […] au fond, ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, c’est l’humiliation de l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique [1]. »

Pour ce qui est de la France républicaine, ces interpellations doivent conduire à un profond réexamen des indignations sélectives qui ont accompagné sa politique passée. Durant toute l’ère coloniale, à la manière des pays que l’on déclarait bons à coloniser et que de doctes juristes républicains qualifiaient de terra nullius, on a fait de leurs habitants des homo nullius, des hommes aux vies sans valeur ; d’une certaine façon, même si on doit éviter tout amalgame hâtif avec le concept nazi d’Untermensch, un statut que l’on peut qualifier de sous-homme. Sans faire de toute l’histoire de l’empire colonial français un long enfer qui n’aurait été ponctué que de massacres, et sans prétendre – ce qui serait absurde – que tous les Français qui y ont vécu auraient été des brutes cyniques, force est de reconnaître qu’admettre la quasi-exclusion de certains hommes de l’humanité ouvrait la porte sur une sorte de tolérance à tous les excès, qui équivalait, dans bien des cas, à un véritable « permis de tuer ».

Aux origines du nazisme ?

En cela, il n’est pas illégitime de rapprocher les manifestations les plus aiguës de la violence coloniale de celle que les conquérants nazis ont déployée en Europe, à la manière de Claude Bourdet, découvrant la pratique de la torture par des Français en Algérie, qui demande, en 1951 : « Y a-t-il une Gestapo algérienne [2] ? » ; et titre, trois ans plus tard, un de ses articles : « Votre Gestapo d’Algérie [3] ». Ou d’Hubert Beuve-Méry, écrivant en 1957 dans Le Monde : « Dès maintenant, les Français doivent savoir qu’ils n’ont plus le droit de condamner, dans les mêmes termes qu’il y a dix ans, les destructeurs d’Oradour et les tortionnaires de la Gestapo [4]. » Germaine Tillion le dit aussi dans La Traversée du mal : « Il y a à ce moment-là, en 1957, en Algérie, des pratiques qui furent celles du nazisme [5]. »

L’Allemagne, d’ailleurs, « privée de colonies » après 1918, n’a-t-elle pas, d’une certaine façon, reporté sur l’Europe des formes de barbarie qu’elle avait expérimentées outre-mer et que l’on considérait comme autorisées aux colonies ? C’est dans sa colonie du Sud-Ouest africain, l’actuelle Namibie, qu’a eu lieu ce qui apparaît comme le premier génocide du xxe siècle. Bien que la nation Héréro, qui comptait vers 1900 quelque 80 000 habitants, eût signé traité sur traité avec la puissance coloniale, cédant chaque fois un peu plus de ses terres ancestrales, celle-ci a voulu saisir l’ensemble de son territoire pour en faire une colonie de peuplement, à la manière de l’Algérie ou l’Afrique du Sud voisine. Lors de la bataille d’Hamakari-Waterberg, le 11 août 1904, l’armée allemande commandée par le général von Trotha extermine non seulement 5 000 à 6 000 combattants africains, mais aussi 20 000 à 30 000 civils. Dans son « ordre d’extermination » (Vernichtungsbefehl) du 2 octobre 1904, il commande : « Tout Héréro découvert dans les limites du territoire allemand, armé comme désarmé, avec ou sans bétail, sera abattu. Je n’accepte aucune femme ou enfant. Ils doivent partir ou mourir. Telle est ma décision pour le peuple Héréro [6]. »

Quelque 30 000 Héréro périront dans le désert, une dizaine de milliers se réfugiant dans les colonies britanniques voisines ou réussissant à se cacher dans le bush. Une telle politique d’extermination provoque, en Allemagne, des protestations des milieux sociaux-démocrates et chrétiens, ce qui conduit le chancelier von Bülow et l’empereur Guillaume II à l’interrompre : les survivants sont regroupés dans des camps de concentration – le mot Konzentrationslagern apparaît pour la première fois dans un télégramme de la chancellerie du 14 janvier 1905 [7] –, où ils sont contraints à un travail forcé dans des conditions épouvantables, et où deux savants qui seront parmi les maîtres de Joseph Mengele, Theodor Mollisson et Eugen Fischer, viennent faire des observations pour leur théorie de l’« hygiène raciale ». La campagne des sociaux-démocrates contre cette barbarie leur réussit bien mal, puisqu’ils enregistrent un net recul lors de ce que l’on a appelé en Allemagne les « élections hottentottes » de 1907.

Cette expérience du Sud-Ouest africain, dont le premier gouverneur est le Dr Heinrich Goering, père d’Herman Goering, amène certains à suggérer de reprendre ces méthodes en Europe, tel cet article de la Deutsche Südwestafrikanische Zeitung, du 2 mai 1906 : « Qu’est-ce qui nous empêche de rapporter ce principe [le droit du plus fort] non seulement à la politique coloniale, mais à l’ensemble de la politique ? Est-il pire d’étendre nos territoires et de les développer aux dépens des Blancs inférieurs à nous qu’aux dépens de Noirs sans défense ? L’Allemagne est surpeuplée : pourquoi son drapeau devrait-il flotter sur les rives sableuses d’Angra Pequena et de Swakopmund et non sur les fermes des steppes faiblement peuplées mais très productives de la Russie centrale et méridionale [8] ? » Dans l’historiographie du nazisme, cet épisode colonial est rarement évoqué, bien que, dans Les Origines du totalitarisme, Hannah Arendt y fasse référence [9].

Un tel fait se rattache à l’histoire allemande, et non à celle de la colonisation française. Mais la solidarité fondamentale, affirmée en 1885 au traité de Berlin, des puissances coloniales contre les peuples d’Afrique dépossédés de leurs droits n’est pas remise en cause un instant. Le 6 mars 1933, peu après l’accession de Hitler au pouvoir, le ministre des Colonies Albert Sarraut, à la tribune de la Société des Nations, propose de « corriger les rigueurs peu réfléchies du traité de Versailles qui a enlevé à l’Allemagne la totalité de ses colonies » en lui redonnant sa place dans la « mise en valeur de l’immense Afrique » ; une proposition qu’il répétera plusieurs fois dans les années suivantes [10]. Il ne faisait pas de doute pour lui que les nazis, en Afrique, apporteraient eux aussi la « civilisation » à des « barbares ».

Si cet épisode fait figure de cas extrême, l’arbitraire et la violence régnant dans les colonies françaises comme dans les autres y ont encouragé des comportements qui ne sont pas restés limités aux colonies. Césaire compare, quant à lui, le colonialisme à un « poison instillé dans les veines de l’Europe » qui provoque un « progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent [11] ».

Au-delà des qualifications juridiques

Cela veut-il dire que le terme de « crime contre l’humanité », formulé dans le droit international au lendemain de la Shoah [12], doit s’appliquer à la colonisation ? La conquête comme la répression des révoltes ont été l’occasion de crimes de guerre sans nombre et de massacres à grande échelle et, pour certains épisodes précis, tel le massacre des Héréro par les Allemands, on peut parler sans conteste de génocide. Quant à la colonisation française, elle a été incontestablement ponctuée de crimes de guerre. Et même, de massacres génocidaires : que ce soit, sous Napoléon, celui, par noyade, des nègres du Cap haïtien, supposés susceptibles de prendre le parti des révoltés ; sous Louis-Philippe, les massacres en Algérie de tribus réputées rebelles, femmes et enfants compris, dont Bugeaud avait ordonné la destruction par enfumade ; ou, sous la IIIe République, le massacre de populations Hovas de Madagascar, dont on craignait qu’elles s’opposent à la conquête, comme celui d’autres peuples ou tribus considérés, de la Kabylie au Tchad, comme des obstacles à la pénétration française.

La IVe République a perpétré, elle aussi, des massacres à grande échelle, depuis la répression de mai-juin 1945 dans l’Est algérien jusqu’à celles de Madagascar en 1947 ou du nord de la Côte-d’Ivoire en 1950. Et elle a conduit des guerres contre des peuples que la Ve République a poursuivies, non seulement en Algérie – qui a connu, en sept ans, plus de 300 000 morts civils –, mais aussi au Cameroun : de 1948 à 1960, un violent conflit armé, complètement évacué de notre histoire nationale, y a été mené contre un mouvement dirigé par l’UPC (Union des populations du Cameroun), faisant selon certains auteurs, surtout à partir des graves émeutes de 1955 qui ont conduit à l’interdiction de l’UPC, plus de 100 000 morts. Aux historiens de restituer l’ampleur de ces drames qu’ont subis, pendant toute la durée de l’empire, les populations civiles des peuples colonisés, à la manière d’Yves Bénot, qui a jeté un éclairage précis sur ceux de la IVe République, de 1944 à 1950 [13].

Des crimes contre l’humanité, il apparaît que ces répressions en comportent bel et bien : si ce n’est au sens juridique précis des textes internationaux [14] ou français [15] qui évoquent cette notion en la reliant la plupart du temps à la Seconde Guerre mondiale ou aux conflits particuliers de l’ex-Yougoslavie et du Rwanda ; du moins si on se réfère à leur esprit, ainsi qu’à celui de la convention de Rome de juillet 1998 définissant le statut de la Cour pénale internationale, compétente depuis juillet 2002 pour juger des crimes de génocide et « autres crimes contre l’humanité ».

Il n’est guère possible de faire de ces textes une application juridique aux crimes du colonialisme. Pas plus qu’aucun autre texte juridique, la convention de Rome, par exemple, n’est rétroactive, ce qui ne permet pas de l’invoquer pour poursuivre des faits antérieurs à son entrée en vigueur. Et, que l’on prenne les conventions internationales ou le Code pénal appliqué en France en 1994, on peut débattre à perte de vue de l’adéquation des qualifications juridiques de « génocide » ou de « crime contre l’humanité » à tel ou tel massacre colonial, telle ou telle pratique du travail forcé ou tel ou tel acte de torture. À quoi bon un débat de juristes quand l’issue n’est pas judiciaire ? Chacun est en mesure de comprendre, en revanche, que l’esprit de ces textes concerne bien, entre autres crimes, un certain nombre de ceux commis, y compris sous l’égide de la France, durant l’époque coloniale.

Même si la question n’est pas aujourd’hui d’aboutir à un quelconque procès, la République doit reconnaître que les crimes coloniaux sont bien des crimes contre l’humanité, au sens du premier texte international qui employait le terme, la déclaration du 24 mai 1915 des gouvernements français, britannique et russe à propos des massacres dans l’Empire ottoman contre les civils arméniens, qui parle de crimes « contre l’humanité et la civilisation ». Ou encore, de la résolution des Nations unies du 11 décembre 1946, qui dit que le génocide « bouleverse la conscience humaine ».

En tout état de cause, l’emploi du terme de « crime contre l’humanité » est une manière de dire que ces faits nous révoltent, que nous les condamnons fermement et que nous refusons désormais tout ce qui pourrait ressembler à la distinction raciste entre « sauvages » de couleur et « civilisés » blancs qui en était le fondement. Cela rejoindrait la conviction fondamentale des philosophes du siècle des Lumières en l’unité de l’espèce humaine, l’indignation d’un Lafayette demandant à l’Assemblée constituante, en 1791, à propos de ces affranchis auxquels les députés des colons refusaient les droits civiques : « Sont-ils des hommes [16] ? » Ou l’exclamation du Néerlandais Multatuli, auteur de Max Havelaar, qui lui faisait écho au siècle suivant : « Le Javanais est un homme comme nous [17]. » Oui, des Blancs, des Français républicains se sont rendus coupables de crimes contre l’humanité.

En ce sens, c’est à juste titre que l’esclavage a été qualifié en 2001 par le Parlement français de « crime contre l’humanité », sans que cette qualification induise l’idée de poursuites judiciaires ou la recherche de réparations. Et à juste titre aussi que les Nations unies, dans plusieurs textes dont ceux de la conférence de Durban d’août 2001, ont repris la même qualification pour le colonialisme [18], après l’avoir appliquée au crime d’apartheid [19].

Mais l’ancienneté des faits comme d’autres obstacles juridiques, tels ceux qui existent dans le cas de la guerre d’Algérie, font que des réponses autres que judiciaires doivent contribuer à l’établissement de la vérité et à la demande de justice des victimes et de leurs descendants. Que ces crimes entrent ou non dans la qualification juridique du crime contre l’humanité, il faut condamner la colonisation solennellement, en portant sur elle un jugement historique et politique la désignant comme un crime, un crime contre l’humanité, la civilisation et les droits de l’homme. Car davantage encore que des crimes contre l’humanité, un certain nombre de crimes commis dans les colonies de la République française sont des crimes contre les droits de l’homme, et le fait que les autorités d’un pays qui s’enorgueillit d’avoir apporté une contribution décisive à l’énonciation de cette notion universelle puissent avoir dans ces faits une responsabilité, est une circonstance aggravante. Cela en fait, pour la France, non seulement des crimes contre l’humanité, mais aussi des crimes contre sa propre histoire.

Pas plus qu’en appeler à la justice, on ne peut guère en conclure un appel aux réparations. Comme celles de tout crime, les victimes des crimes de guerre, génocides et autres crimes contre l’humanité ont droit à réparation, mais ce droit s’attache à elles-mêmes ou à leurs enfants. Prenons le cas de l’esclavage : comment imaginer, par exemple, dans ce cas où l’on a affaire à des descendants dont le destin actuel est le produit de bien d’autres données, indemniser, pour l’esclavage qui a sévi aux États-Unis jusqu’à la guerre de Sécession, Colin Powell, O.J. Simpson ou Condoleezza Rize ? Les crimes de l’esclavage et de la colonisation remontent à plus d’un demi-siècle, ce qui rend l’identification des victimes et des coupables bien aléatoire (contrairement à ceux d’autres pratiques criminelles plus récentes, comme l’esclavage qui sévit encore aujourd’hui de la Mauritanie à l’Arabie saoudite).

À propos des séquelles de l’esclavage dans les départements d’outre-mer, Françoise Vergès fait remarquer : « La réparation doit être pensée en termes politiques, et non en termes exclusivement moraux ou symboliques ; elle doit induire une réflexion sur la généalogie et la nature des liens qui ont déterminé les relations politiques entre la France et les territoires qui ont été soumis à l’esclavage [20]. » Dans le cas de la colonisation également, plutôt qu’à des réparations financières dont, en dehors des conflits les plus récents, on imagine souvent mal quels pourraient être les bénéficiaires, c’est, d’une manière plus fondamentale, à un effort historique et politique qu’il faut appeler. Car, comme l’écrit le même auteur : « La connaissance du passé ne saurait justifier une politique du ressentiment. L’identité d’un individu ne peut se fonder sur sa seule position de victime [21]. »

L’indépendance des anciennes colonies est un fait, depuis des décennies, et le sort de ces pays relève au moins autant des acteurs économiques internationaux et des décisions de leurs gouvernements que du legs de l’Histoire. Si le colonialisme doit être clairement qualifié et si la vérité doit être établie sur ses crimes, plutôt que de soulever l’idée d’une indemnisation, l’urgence est de remédier aux déséquilibres mondiaux, en partie hérités de la colonisation, de demander des comptes aux gouvernants, afin de donner aux pays du Sud anciennement colonisés de meilleures possibilités de développement.

Civilisation et barbarie

Le fait que la politique coloniale a utilisé frauduleusement à son profit les mots de civilisation et de barbarie ne doit pas nous conduire à récuser les notions qu’ils recouvrent : certaines pratiques en vigueur dans telle ou telle civilisation asiatique ou africaine au xixe comme au xxe siècle peuvent, sans aucun doute, être qualifiées de barbares. Au nom de quoi les défenseurs des droits de l’homme qualifieraientils, aujourd’hui, de barbare tel ou tel mode de torture ou d’exécution capitale, dans quelque pays que ce soit, y compris dans tel ou tel pays asiatique ou africain où il est pratiqué, si nous nous interdisons de qualifier ainsi des pratiques comparables du passé européen ?

Mais la qualification globale de « barbare » pour désigner une aire de civilisation est fausse et manipulatrice, tout comme, a contrario, celle de « civilisé » pour désigner tous les comportements des Européens, qui seraient supposés être toujours des actes civilisés. Sans, évidemment, répondre à la vision coloniale, qui prétendait diffuser la « civilisation » (européenne) en combattant la « barbarie » (asiatique ou africaine), en inversant mécaniquement les choses : c’est l’erreur de l’éphémère contrecoup tiers-mondiste des années 1970, dont la critique a été faite depuis longtemps. Si, au nom d’un raisonnement biaisé, on a légitimé la barbarie des Blancs, les faits montrent qu’ils n’en ont pas le monopole. Et tout le négatif du passé colonial européen ne doit pas occulter le fait que les espaces de démocratie qui se sont construits en Europe sont, à bien des égards, des exemples utiles à d’autres pays.

La supercherie coloniale a été de faire croire que quiconque venant d’une civilisation qui a inventé les droits de l’homme et le vaccin contre la rage est un civilisé, quels que soient ses actes, tandis que celui qui appartient à une civilisation où l’on marche pieds nus et où l’on ignore l’écriture serait un barbare, quelles que soient ses valeurs. C’est ce qu’insidieusement des textes et des images ont fait entrer dans les esprits, au point de faire de cela une sorte de certitude inconsciente : les peuples indigènes n’ont pas de culture. Tel texte de chanson disait : « Ils ne savent pas parler » ; tel livre de lecture pour les écoles parlant des Algériens musulmans : « Ils n’ont pas de religion. » Du coup, ils n’ont souvent pas de patronyme. Même l’œuvre d’un grand écrivain comme Albert Camus incorpore cette coupure mentale entre les Européens qui ont un nom et une identité et les Arabes anonymes et, quelle que soit sa force, porte en elle la trace implicite du « blanchiment des droits de l’homme » dont il a eu le mérite de prendre, par ailleurs, conscience.

Plus de quarante ans après la fin des colonies, l’heure ne serait-elle pas à ouvrir officiellement le livre noir du colonialisme ? Vis-à-vis de son passé colonial, la France élude, oublie et nage dans les contradictions. Ses institutions sont dépourvues de discours logique et cohérent. Depuis la fondation des Nations unies, l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’homme et l’émergence de la notion de justice internationale, le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes s’est imposé comme légitime. Quid alors de celui que la République française a longtemps affirmé par la voix de ses plus hautes autorités et enseigné dans ses écoles : son droit à conquérir les « peuples barbares » et les « races inférieures » et de les soumettre à son pouvoir ?

Ce principe, longtemps doctrine officielle et explicite de la France républicaine, n’est plus repris comme il l’était hier, mais la République d’aujourd’hui n’a pas dit qu’il était frauduleux. La minorité de républicains qui l’a toujours combattu avait-elle raison ? Si la décolonisation – on en convient – allait dans le sens de la raison et de la justice, que faut-il penser de son contraire, la colonisation, qui pourtant a toujours été présentée par les institutions de la République comme une œuvre de civilisation et de progrès, ce dont d’ailleurs une grande partie de nos contemporains restent persuadés ? Marianne n’entend pas ces questions et préfère rester dans le vague. Pas étonnant qu’elle ne sache trop quoi dire dans ses écoles aux nouvelles générations.

L’enjeu est bien actuel et concerne les générations à venir. Car le mal est dans les esprits et les choses les plus difficiles au monde à transformer sont les mentalités. Terrible est cette expérience d’un enseignant martiniquais, professeur de collège dans l’île, faisant commenter une image par ses élèves, tous noirs, âgés d’une douzaine d’années : ceux-ci lui ont répondu qu’on y voyait « deux hommes et deux nègres »… Convenir avec leur maître qu’il s’agissait de quatre hommes leur a demandé un moment, et un effort… Cela se passait il y a peu, dans un département français.

De plus en plus nombreux, les historiens qui se sont penchés sur la période coloniale de la France en conviennent, tel Marc Ferro : « En Indochine, en Afrique, la République a trahi ses valeurs [22]. » Pour avoir une chance d’être crue aujourd’hui, ne doit-elle pas enfin le reconnaître ? Comme l’a fait remarquer Alain Gresh : « Longtemps, la France a refoulé l’épisode trouble de Vichy. Il a fallu des décennies d’efforts, de recherches, de controverses, pour sortir de l’ère du mensonge. Un travail équivalent est désormais nécessaire pour toute l’histoire de la colonisation. Il est d’autant plus nécessaire que cette “amnésie coloniale” influe aussi, par des voies détournées, sur le destin de la France [23]. »

L’enjeu, en effet, est d’autant plus d’actualité que, sous les références à la République présentées comme des panacées, le risque existe de la perpétuation d’une situation de type colonial au sein du pays lui-même. Retour de manivelle du projet colonial républicain, l’immigration, souvent issue des anciennes colonies, est venue transposer au sein même de l’Hexagone la diversité des « races » de la « plus grande France » dont la IIIe République avait fait son objectif. Faire que la société française cesse de reprendre son « pli colonial » vis-à-vis de ses citoyens venus d’ailleurs n’est possible que si elle se départit de son amnésie de cette partie de sa propre histoire.

Notes
  • [1]
    Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Réclame, Paris, 1950.
  • [2]
    L’Observateur, 6 décembre 1951.
  • [3]
    L’Observateur, 13 janvier 1955.
  • [4]
    Le Monde, 13 mars 1957.
  • [5]
    Germaine Tillion, La Traversée du mal. Entretien avec Jean Lacouture, Arléa, Paris, 1997.
  • [6]
    Jon Bridgman et Leslie J. Worley, « Genocide of the Hereros », in Samuel Totten, William Parsons, Israël Charny (eds.), Century of Genocide. Eyewitness Accounts and Critical Views, Garland Publishing Inc., New York-London, 1997 (cité in Joël Kotek et Pierre Rigoulot, Le Siècle des camps, J.-C. Lattès, Paris, 2000).
  • [7]
    Jean-Bart Gewald, Hereros Heroes, James Currey, Oxford ; David Philip, Cape Town ; Ohio University Press, Athens, 1999 (cité in Joël Kotek et Pierre Rigoulot, Le Siècle des camps, op. cit.).
  • [8]
    Cité in Helmut Bley, South-West Africa under German Rule, Heinemann, Londres, 1971.
  • [9]
    Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, deuxième partie : « L’impérialisme », Fayard, Paris, 1982 (rééd. Le Seuil, coll. « Points essais », Paris, 1997).
  • [10]
    Charles-Robert Ageron, France coloniale ou parti colonial ?, op. cit.
  • [11]
    Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, op. cit.
  • [12]
    Par l’accord de Londres du 8 août 1945.
  • [13]
    Yves Bénot, Massacres coloniaux, op. cit.
  • [14]
    Les résolutions des Nations unies du 13 février et du 11 décembre 1946 ; la convention des Nations unies pour la prévention et la répression du crime de génocide du 9 décembre 1948 ; la convention des Nations unies sur l’imprescriptibilité des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité du 26 novembre 1968 ; la convention européenne sur l’imprescriptibilité des crimes contre l’humanité du 25 janvier 1974 ; les résolutions des Nations unies des 22 février et 25 mai 1993 créant le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie ; et celle du 8 novembre 1994 créant celui pour le Rwanda.
  • [15]
    La loi du 26 décembre 1964 ; l’arrêt de la Cour de cassation du 20 décembre 1985 avant le procès Barbie ; et le Code pénal de 1994.
  • [16]
    Séance du 11 mai 1791, Archives parlementaires.
  • [17]
    Multatuli, Max Havelaar ou le marché du café de la Compagnie nationale néerlandaise, op. cit.
  • [18]
    Nous laissons ici de côté la condamnation absurde du sionisme comme « racisme » (quelles que soient les condamnations nécessaires d’un certain nombre de politiques de l’État d’Israël), qui, elle, n’est pas à mettre à l’actif de cette conférence internationale.
  • [19]
    L’apartheid a été qualifié de crime contre l’humanité dans la convention du 30 novembre 1973 des Nations unies sur l’élimination et la répression du crime d’apartheid.
  • [20]
    Françoise Vergès, Abolir l’esclavage : une utopie coloniale. Les ambiguïtés d’une politique humanitaire, op. cit.
  • [21]
    Ibid.
  • [22]
    Marc Ferro, « La République a trahi ses valeurs », in Le Temps des colonies, Les collections de l’Histoire, n° 11, avril 2001.
  • [23]
    Alain Gresh, « Inventer une mémoire commune », in Polémiques sur l’histoire coloniale, Manières de voir, Le Monde diplomatique, n° 58, juillet-août 2001.
 
Mis en ligne sur Cairn.info le 02/06/2020