Michel Agier, anthropologue : « La race biologique n’existe pas, mais la race produite par le racisme, elle, existe socialement »
L’anthropologue analyse, dans un entretien au « Monde », l’« infrapensée » raciste qui constitue, selon lui, l’héritage de l’histoire coloniale et impériale de l’Europe.
Propos recueillis par Séverine Kodjo-Grandvaux
Publié le10 février2025.LE MONDE
Directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), l’anthropologue Michel Agier revient, dans Racisme et culture. Explorations transnationales (Seuil, 224 pages, 21,50 euros), livre paru en début d’année, sur le renouvellement politique du racisme dans les sociétés cosmopolites et mondialisées.
Au début de votre ouvrage, vous rappelez que la démonstration scientifique de l’inexistence des races n’empêche pas le racisme. Comment l’expliquer ?
Dans les années 1970, des biologistes, des épidémiologistes et des archéologues ont montré que la race n’était pas un concept scientifique qui permettait de dire la vérité des populations humaines. Au même moment, la sociologue Colette Guillaumin [1934-2017] montrait que ce qui existait, ce ne sont pas les races mais un fait de domination, puis un discours qui naturalise cette domination.
Ce qu’il faut retenir, c’est que la race, d’un point de vue biologique, n’existe pas, mais qu’en revanche, la race produite par le racisme, elle, existe socialement. C’est cette race-là que nous devons étudier pour pouvoir corriger la dimension raciste de la domination.
Vous constatez que les références à la race sont relancées actuellement par les élites, notamment politiques, qui s’appuient, selon vous, sur une « infrapensée » raciste. Que voulez-vous dire ?
Je parle d’« infrapensée » raciste pour désigner, dans l’histoire française et européenne, l’héritage d’une histoire coloniale et impériale. Elle a donné un langage particulier avec ses mots, ses idées et ses représentations. On le retrouve dans les œuvres littéraires de Joseph Conrad ou de Louis-Ferdinand Céline, mais aussi en politique avec des expressions comme « migrant », « ethnique », « immigré de la deuxième ou troisième génération »…
Tous ces termes relèvent directement d’une infrapensée raciste qui associe l’identité française au fait d’être Blanc. Quand vous parlez d’« immigrés de troisième génération », vous excluez certains Français de la communauté nationale car vous les percevez comme éternellement étrangers.
La responsabilité des politiques dans la production du racisme est-elle engagée ?
Oui, elle est engagée quand ils s’appuient sur cette infrapensée raciste pour naturaliser l’altérité et construire à rebours une espèce de noyau national ou ethnonational. Alors que le monde a considérablement changé depuis les décolonisations et que nous vivons dans un univers cosmopolite, ils se montrent incapables de répondre à la question – certes difficile – de savoir comment nous pouvons nous entendre à l’échelle planétaire. Ils ont tendance à rendre toujours responsable les mêmes personnes – l’autre, que ce soit « l’étranger étranger » ou « l’étranger de l’intérieur ».
L’infrapensée raciste contribue, selon vous, à un racisme structurel qui est parfois invisible ou inconscient. Comment ?
L’absence de politique publique destinée à rectifier la domination basée sur le racisme a fini par engendrer un racisme structurel – ou, si vous préférez, ce racisme a fini par se fondre dans la société. On ne le voit même plus et on peut se retrouver complice, sans le vouloir ou sans en avoir nécessairement conscience, de mises à l’écart, de pratiques de différenciation dans l’accès à l’emploi ou au logement, de rejet du système scolaire, etc. En France, nous avons bien un racisme systémique, ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il s’agit d’un racisme d’Etat.
La culture blanche est-elle nécessairement raciste ?
Historiquement, nous sommes, nous les Blancs, les descendants des racisants : c’est un fait. Ce sont les Blancs européens qui dominaient le monde entre les XVe et XIXe siècles, qui ont utilisé le terme « race » pour désigner ceux qu’ils ne connaissaient pas, et ce sont eux qui, à partir du milieu du XIXe siècle, ont construit une « théorie » donnant une vertu à cette domination européenne sur le monde.
Aujourd’hui, tous ceux qui, parmi nous, sont des égalitaires – c’est-à-dire qui veulent l’égalité sociale et qui ont l’universel par l’égalité pour horizon – ne peuvent pas ne pas prendre en compte la dimension raciste de l’inégalité.
Une culture blanche non raciste considère que le racisme est une cause commune aux Noirs et aux Blancs. Dans ce combat, les personnes blanches ont un travail spécifique à faire dans le sens de la compréhension, de la critique, et de la rectification de cette domination. C’est une idée qui est répétée par Frantz Fanon très régulièrement. Toute libération de l’opprimé libère l’oppresseur.
La race peut-elle être mobilisée dans une perspective émancipatrice et non raciste ?
Il existe une réponse culturelle au racisme : elle prend la forme de la performance culturelle ou de la performance de soi, et elle produit ce qu’on appelle une transfiguration de la race. Il s’agit du fait, quand on est racisé, de transformer cette assignation identitaire en autre chose. Dans ce processus, le sujet assujetti devient un sujet agissant : il se saisit de la domination qu’il subit pour la transformer.
La performance culturelle est très importante : elle participe d’une culture de l’émancipation qui déjoue la race ou l’identité assignée. On peut l’observer aussi bien dans les performances carnavalesques des « Africains de Bahia » que dans la Carte noire nommée désir de Rébecca Chaillon qui questionne l’inconscient colonial français.
Comment se construit la culture de celle et ceux qui produisent du racisme ?
La culture de la domination procède par reproduction et naturalisation des phénomènes de domination, qu’il s’agisse de la domination des femmes ou de la domination raciale – comme si le fait que les femmes soient dominées par leur mari ou que les Noirs aient été esclavagisés était dans la nature des choses. La naturalisation de la domination et de l’exclusion peut aller jusqu’à l’indifférence à la mort de l’autre, voire jusqu’au meurtre dans des cas d’extermination ou de génocide. Ce phénomène explique que certains puissent vivre tranquillement alors qu’il y a 50 000 morts en Méditerranée ou des massacres de masse en Palestine.
« Racisme et culture » : construire des mouvements d’émancipation
Circulant entre des mondes brésilien, camerounais, caribéen et français, Michel Agier explore les liens entre racisme et culture, comme l’ont fait avant lui, dans des directions différentes, Claude Lévi-Strauss et Frantz Fanon. Dans cet ouvrage, l’anthropologue distingue deux mouvements.
Le premier est la culture du racisme, que Michel Agier nomme l’« infrapensée raciste ». Mobilisée par le racisme, la race produit en effet, selon lui, une vaste culture qui fait environnement, voire système : le racisme devient alors structurel. Il considère que cette culture est aujourd’hui réactivée, en France, par des élites qui s’en prennent à ce qu’elles appellent les « logiques identitaires », le « racialisme » ou l’« islamogauchisme ». Michel Agier ne s’attarde guère à en comprendre les ressorts – ce que l’on peut regretter – et préfère se pencher sur le second mouvement : la « transfiguration de la race par la culture ».
L’anthropologue montre alors finement et prudemment – c’est la grande force de son livre – comment des populations ou des personnes s’appuient sur la race à laquelle ils étaient assignés pour la déjouer et construire des mouvements d’émancipation. Dans ce contexte, le recours à la race, loin d’être un enfermement communautariste, « ouvr[e] de nouveaux chemins vers les libérations dans l’imaginaire, les subjectivations politiques et les utopies » – une manière de s’exclamer, avec James Baldwin : « I’m not your negro. »
« Racisme et culture. Explorations transnationales », de Michel Agier, Seuil, 224 pages, 21,50 €
« Racisme et culture. Explorations transnationales », de Michel Agier, Seuil, 224 pages, 21,50
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