L'autonomie, l'indépendance ou la régionalisation ? (Martinique Guadeloupe)

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Textes invités


Par NOËL-JEAN BERGEROUX 

Publié le 08 mai 1971     LE MONDE


 

II. - L'autonomie, l'indépendance ou la régionalisation ?

Les dernières élections municipales dans les départements d'outre-mer ont été marquées par une nette progression des partis opposés au statut départemental. À la Martinique et à la Guadeloupe, la " départementalisation " a, dans une certaine mesure, échoué (" le Monde " du 7 mai). On parle beaucoup d'autonomie à Fort-de-France et à Pointe-à-Pitre. On y parle aussi un peu d'indépendance et parfois de régionalisation. 

 

À la Martinique, l'homme de l'autonomie siège à la mairie de Fort-de-France. Les dernières élections semblent avoir rehaussé encore le prestige de ce grand personnage de l'île. Personne ici ne peut s'en prendre à sa légende, à son auréole de premier Martiniquais ayant accédé à la notoriété littéraire, à sa gloire de poète, sans risquer de se déconsidérer, du moins aux yeux des électeurs.

Il se veut, et il semble être dans une large mesure l'élu des humbles. Dans les faubourgs populaires de Fort-de-France, dans ce qu'il appelle sa "ceinture rouge ", dans ces lieux où l'on parle parfois du peuple avec des intonations dignes de 1789 ou de la IIIe République, sa popularité est grande. Il excelle à l'y entretenir par des visites fréquentes au cours desquelles sa faconde et sa simplicité font merveille.

De l'intégration aux nations

C'est peut-être pour avoir voulu trop brutalement " délivrer " ses concitoyens du " mythe Césaire " que le candidat de la majorité aux élections municipales à Fort-de-France a connu l'échec. Lui qui aurait voulu que cette consultation fût une occasion pour les électeurs de dire " oui " à un " avenir indéfiniment français " et " non " aux idées d'indépendance " camouflées " derrière les thèses autonomistes du maire sortant, il a obtenu un peu plus de 25 % des suffrages exprimés, alors que M. Césaire en obtenait presque 73 % et le candidat communiste, lui aussi autonomiste, un peu plus de 2 %. Un tel résultat, après une telle campagne, pourrait donner à penser que l'autonomie a les faveurs des trois quarts de ceux qui se sont rendus aux urnes le 14 mars dernier à Fort-de-France.

Tous ceux qui ont voté pour M. Césaire ne sont pourtant pas autonomistes. D'une certaine façon la personnalité du maire fausse le jeu car son prestige lui attire les suffrages de beaucoup de Martiniquais qui ne partagent pas forcément ses opinions.

Député non inscrit, M. Aimé Césaire a d'abord été communiste, et c'est en tant que membre du parti, rapporteur de la commission des territoires d'outre-mer, qu'il avait présenté à l'Assemblée nationale constituante le 12 mars 1946 la " proposition de loi tendant au classement comme départements français de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Réunion et de la Guyane française ". Ce texte avait été adopté le 14 mars 1946 à l'unanimité.

" Depuis 1946, dit M. Césaire, il n'y a pas eu de contradiction dans ma pensée politique, mais un approfondissement. En 1946 nous avons rêvé d'une France généreuse, nous avons demandé l'intégration et le statut français. La départementalisation, pour nous, devait être l'égalité des droits. Elle ne le fut pas. Le nouveau système est devenu encore plus colonialiste que l'ancien. Peu à peu il a sécrété ses privilégiés : ceux qui vivent de lui, les fonctionnaires, les grosses sociétés, le " lobby " antillais qui pèse sur le pouvoir.

" En 1956, j'ai quitté le P.C.F. et j'ai bien spécifié dans la lettre que j'ai adressée à Maurice Thorez que c'était le parti communiste français que je quittais. J'avais constaté l'échec de la départementalisation et je trouvais ce parti trop " intégrationniste ".

" En 1958, j'ai créé le parti progressiste martiniquais. Il y a eu plusieurs étapes : celle où nous avons voulu dégager la notion d'une personnalité antillaise. Nous avons alors parlé d'autogestion. Poursuivant notre analyse, nous avons défini les populations de la Guadeloupe et de la Martinique comme formant des groupes naturels irréductibles qu'il faut aujourd'hui appeler sans ambages nations. "

À partir du moment où s'affirmèrent ces opinions, en 1968 et plus récemment lors du dernier congrès du P.P.M., en septembre 1970, quand apparurent les mots " autonomie pour la nation martiniquaise ", l'administration métropolitaine et les milieux " intégrationnistes " s'inquiétèrent. M. Aimé Césaire, qui jusque-là était apparu comme un adversaire prestigieux, mais somme toute modéré, devenait presque un dangereux sécessionniste. Il perdit la bienveillance que Paris semblait lui avoir manifestée jusqu'à présent.

La pensée autonomiste a certainement gagné du terrain au cours des derniers mois. Elle rend nerveuse une administration prompte à imaginer la subversion et à faire appel à un service d'ordre imposant L'influence du parti progressiste tient essentiellement à la personnalité de son chef, mais ne s'étend pas considérablement au-delà de Fort-de-France. Le parti communiste, en revanche, a une implantation plus régulière et, au fil des consultations électorales, son influence semble s'étendre. Il est désormais, comme les partis communistes des autres départements d'outre-mer, indépendant du P.C. français et considéré par lui comme un " parti frère " au même titre que les autres partis du monde. Il prône l'autonomie, entretient de bons rapports avec le P.P.M. et se garde encore, lui aussi, de parler d'indépendance.

La dénonciation par les partis d'opposition de la dégradation rapide de la situation économique, le chômage, les grèves dans différents secteurs, les bagarres, ont contribué à mobiliser l'opinion et peut-être à contraindre à l'engagement politique bien des personnes demeurées jusque-là dans l'indifférence. À la Guadeloupe, les ouvriers du bâtiment sont en grève depuis plus d'un mois sans qu'une issue soit en vue. Ils réclament une augmentation de salaire de l'ordre de 40 %, égale à l'indemnité " de cherté de vie " que perçoivent les fonctionnaires.

" Nous avons choisi l'autonomie "

La façon dont M. Aimé Césaire définit l'autonomie est modérée et même prudente : " J'ai parlé d'autonomie pour la nation martiniquaise parce qu'il faut combattre le mythe de la Martinique morceau de la France. La Martinique a son histoire, sa géographie, sa spécificité. Elle est une nation, elle peut bénéficier du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Tout le champ du possible est ouvert : l'autonomie, la fédération, l'indépendance... Nous, nous avons choisi l'autonomie, ni plus, sans doute, ni moins non plus. Je n'ai jamais parlé d'indépendance parce que je crois à l'autodétermination. Nous sommes à un tournant. Il restait un petit sentier, si ce sentier est barré, l'histoire se fera... On n'a jamais vu un peuple acculé dans une impasse ne pas se frayer un chemin. "

" L'histoire se fera "... elle se fait déjà. Pour les Antillais, théoriquement français depuis 1848, revendiquer une " personnalité ", revendiquer l'appartenance à un " groupe naturel ", constater qu'ils ne sont peut-être pas, qu'ils n'ont sans doute jamais été, les enfants bien aimés d'une lointaine mère patrie, c'est déjà un grand pas dans l'histoire. " N'oubliez jamais, dit l'un d'eux, que nous avons tous un ancêtre arrivé ici à fond de cale, les chaînes aux pieds. "

Il est vrai qu'aux Antilles l'intégration raciale s'est faite de façon satisfaisante, en grande partie parce que les colons ont eu beaucoup d'enfants de leurs esclaves, et des enfants qui n'étaient déjà plus vraiment des esclaves. Aujourd'hui le degré de coloration de la peau demeure un critère de réussite sociale : moins on est noir, mieux on est armé pour la vie.

La caractéristique du tempérament antillais a peut-être longtemps été ce refus de la négritude, cette fascination pour une autre race, un autre monde, cette conscience presque honteuse de l'absence de racines dans une terre que des ancêtres lointains n'avaient pas marquée.

Vouloir évoluer, vouloir " se civiliser ", c'était aussi reconnaître la splendeur et l'efficacité de la langue française et, partant, oublier un peu le créole, ne plus voir en lui que la jolie langue maternelle, douce et poétique, avec laquelle on berce les enfants et on parle à sa doudou. Quand ils entreront à l'école, la découverte, un peu brutale, de la langue des " grands " sera peut-être pour ces enfants la première expérience de la " spécificité " de leur sort ; d'autant plus que parfois leurs parents eux-mêmes, pour assurer leur émancipation, les encourageront à ne pas trop parler créole.

Aujourd'hui, la jeunesse martiniquaise a devant son destin une attitude différente de celle de ses parents. Elle n'a plus la même fascination, la même propension au mimétisme. " Avant, dit un professeur, nos élèves faisaient couper très court leurs cheveux, ils essayaient de s'habiller comme les Blancs, aujourd'hui ils n'ont plus ce refus du crâne en pain de sucre ou de leurs cheveux crépus, ils s'admettent comme ils sont et essaient de moins en moins de copier les Blancs. Ils demandent qu'on leur parle plus de la Martinique, de son histoire, de leurs ancêtres esclaves ; ils demandent aussi qu'on leur fasse étudier des poèmes de Césaire, mais leur admiration est plus neutre : disons qu'ils ont peut-être un peu plus tendance à l'apprécier comme un grand poète... français. "

Si les parents donnent parfois l'impression d'avoir refusé la négritude, une partie de la jeunesse semble aujourd'hui la revendiquer, à l'instar des Noirs américains qui magnifient les caractéristiques de leur race et la beauté de leur " couleur ". Cette jeunesse sait que les générations qui l'ont précédée, même si elles parlent aujourd'hui d'autonomie, de groupe naturel, de nation, sont trop marquées encore pour aller jusqu'au bout du chemin qui mène à l'épanouissement dont elle rêve.

Elle sait aussi qu'au " paradis " métropolitain, que gagnent chaque année des milliers de compatriotes, c'est tout juste si l'on n'ignore pas l'existence des départements d'outre-mer, et que les Français ne font guère de différence entre un travailleur malien et un travailleur martiniquais. Là-bas, ceux qui sont allés chercher un travail de plus en plus rare au pays, rêvent de leur " île au soleil ", sont des Noirs à part entière et découvrent la solidarité avec les travailleurs étrangers. Ceux-là, quand ils reviennent, apprennent à leurs cadets qu'il est difficile d'être français quand on a la peau foncée.

Quant à ceux qui vont à Vincennes, à Nanterre ou ailleurs poursuivre leurs études supérieures, ils apportent des idées qui ne sont pas toujours très intégrationnistes. Ils profitent parfois de leurs vacances pour badigeonner quelques slogans sur les murs ou animer des débats politiques.

" Une décentralisation audacieuse "

À la Guadeloupe, le GONG (Groupement des organisations nationalistes guadeloupéennes), bien qu'il soit peu étoffé, arrive à créer ainsi, l'été, une certaine animation. Au mois d'avril dernier, à Pointe-à-Pitre, une grève de solidarité avec les travailleurs du bâtiment a été déclenchée par les lycéens et les étudiants. La cité scolaire de Baimbridge a dû être fermée plusieurs jours, des échauffourées ont eu lieu, des manifestants ont été arrêtés (le Monde du 23 avril 1971). Au cours de cette crise, le parti communiste guadeloupéen, fort de ses récents succès électoraux, a pris nettement position contre ces " gauchistes " qu'il avait semblé tolérer jusqu'alors. Il a dénoncé leurs actions irresponsables et a qualifié de " jeunes fascistes " ces lycéens parmi lesquels on compte quelques sympathisants du GONG et des jeunes gens pour qui le mot " indépendance " n'est pas tabou.

À la Martinique, des petits groupes gauchistes parlent eux aussi carrément d'indépendance. Ils se sont manifestés lors de la venue du footballeur Pelé, se sont un peu frottés aux C.R.S. et les coups de matraque qu'ils ont reçus ont fait couler beaucoup d'encre.

Sans doute, cette jeunesse-là n'est-elle pas encore - le sera-t-elle un jour ? - représentative de toute la jeunesse du pays. Il n'empêche que déjà on tient un peu compte d'elle : elle crie fort parfois. Alors que l'administration, les gens favorables au statut départemental, les sages, ne cessent de répéter que l'indépendance serait le début de la misère, elle commence à crier " indépendance ", peu soucieuse d'équilibre économique, de subventions, d'aide de la France.

Peu soucieuse de chantage, car elle appelle cela du chantage.

" Tout est possible sans doute, dit un mulâtre, mais il faudrait aussi que ceux qui prônent l'autonomie soient un peu moins démagogues et préparent un peu plus sérieusement la solution dont ils parlent tant. Pour l'instant, ils ont trop souvent l'air de dire aux Français : " Continuez à payer et laissez-nous commander. Ce n'est sans doute pas ainsi qu'on en sortira. "

Aux Antilles, on pense parfois que la régionalisation pourrait être un moyen d'en sortir. Cette solution est l'espoir de ceux qui, tout en appartenant à la majorité - comme, à la Martinique, M. Victor Sablé, député apparenté aux républicains indépendants, - dénoncent le système et réclament depuis longtemps des réformes. Nombreux, en effet, sont ceux qui voudraient refuser cette " bipolarisation locale " entre intégrationnistes et séparatistes. Parmi eux se trouvent des élus, vexés du peu de cas que fait l'administration de leurs avis, des personnalités favorables à la majorité, qui, à Fort-de-France, ont été indisposées par ce qu'elles nomment " l'opération Rimize ", des modérés attachés à la nationalité française qui s'entendraient volontiers avec M. Césaire mais qu'inquiète l'entourage du leader progressiste. Tous ceux-là ne sont certes pas d'accord sur la forme, les dimensions, la capitale de cette ou de ces régions, mais ils espèrent encore en des mesures " de décentralisation audacieuse ".

D'autres aussi veulent croire que " le gouvernement a un plan ", qu'il aurait préféré, avant de le mettre en œuvre, que certaines personnalités de l'opposition perdissent leurs fauteuils de maires.

Les maires de l'opposition sont toujours là. Ils sont même plus nombreux. Ils ont été longtemps les porte-parole modérés d'une population presque timide, aux aspirations souvent confuses, mais ils savent que dans les nouvelles générations, auxquelles ils auront un jour à rendre des comptes ils ne trouveront sans doute plus le même fatalisme indolent, le même renoncement, la même patience.

NOËL-JEAN BERGEROUX