Le 8 mai 1945 en Algérie est un massacre colonial »

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 « Le 8 mai 1945 en Algérie est un massacre colonial »

Tribune   Le Monde 07/05/2025

 

Sébastien Ledoux   Historien

 

Le jour où la France célèbre la victoire sur l’Allemagne, la répression d’un soulèvement parti de Sétif fait plus de 15 000 morts. Cet événement est resté un impensé de la mémoire coloniale française jusqu’à ce que de jeunes descendants des colonisés le sortent de l’oubli dans les années 1990, explique l’historien dans une tribune au « Monde ».

Publié hier à 14h00 Temps de Lecture 3 min. 

Dans le calendrier officiel de la République française, le 8 mai commémore la victoire des Alliés contre la barbarie nazie, mais, depuis les années 1990, c’est un autre 8 mai 1945 qui suscite mobilisations et débats, renvoyant, cette fois, à l’histoire coloniale de la France en Algérie. Ce jour-là, des manifestations sont, en effet, organisées dans plusieurs villes par les Algériens pour fêter la fin de la guerre. Celle de Sétif est conduite par les nationalistes du Parti du peuple algérien (PPA), qui demandent l’autonomie depuis 1943 et exigent la libération de leur leader, Messali Hadj.

Parmi les drapeaux brandis par les manifestants se trouvent ceux de la France et des Etats-Unis, mais aussi celui de l’Algérie, ce qui provoque immédiatement une réaction des autorités françaises. La situation devient insurrectionnelle à la suite de la mort d’un manifestant tué par les forces de l’ordre alors qu’il refuse de céder le drapeau algérien. La manifestation de Guelma est interdite dans les heures qui suivent, ce qui provoque un soulèvement des populations qui s’étend à Kherrata.

Dans leurs actions contre les forces de l’ordre, les manifestants algériens s’en prennent aux colons européens, entraînant la mort de 102 d’entre eux au total. La répression des Algériens par l’armée française à Sétif, Guelma et Kherrata, secondée parfois par des civils français armés, est une opération militaire d’envergure, avec des bombardements sur les populations par des blindés, l’aviation et un navire, qui durent environ une quinzaine de jours et font entre 15 000 et 20 000 morts.

Répression disproportionnée

Le 8 mai 1945 algérien est un événement colonial à double titre. Par les aspirations d’émancipation politique d’Algériens qui s’expriment dans ces manifestations, il met d’abord au grand jour le système colonial qui fait des colonisés des nationaux français privés de citoyenneté. La répression disproportionnée des violences des manifestants par l’armée met ensuite en jeu l’asymétrie coloniale du traitement d’une population majoritaire infériorisée que la minorité doit contrôler, y compris par le déchaînement de la violence aveugle : le 8 mai algérien est un massacre colonial.

Pendant des décennies, cette date reste un impensé dans une histoire coloniale édifiée par le narratif de l’œuvre civilisationnelle d’une France généreuse et bienfaitrice à l’égard de ses colonisés. Il faut attendre les années 1980 pour que d’autres acteurs français, descendants de colonisés, interpellent les pouvoirs publics comme la société sur cet événement. Nés en France de parents algériens, ils ont participé à la Marche citoyenne de 1983 pour l’égalité et contre le racisme, un mouvement civique qui dénonce les violences policières, les inégalités et le racisme qui touchent les populations maghrébines installées en France.

Face à l’échec du mouvement de la Marche citoyenne, des militants comme Mehdi Lallaoui et Samia Messaoudi créent, en 1990, l’association Au nom de la mémoire. Leur objectif est de documenter les crimes coloniaux français – en priorité ceux du 17 octobre 1961 et du 8 mai 1945 –, d’alerter l’opinion sur ces crimes et de demander leur reconnaissance aux pouvoirs publics. Ce tournant militant, qui permet de passer de la lutte pour l’égalité à la lutte pour la mémoire des crimes coloniaux, est significatif : il inscrit les inégalités et le racisme vécus au présent dans un héritage colonial toujours actif à clarifier.

Nouveau récit national

En 1995, à l’occasion du 50e anniversaire, le 8 mai algérien connaît une médiatisation importante. Cette année-là, le militant de la mémoire Mehdi Lallaoui publie un livre sur le sujet, coréalise le film documentaire Les Massacres de Sétif. Un certain 8 mai 1945, diffusé sur Arte, et écrit, le 8 mai 1995, une tribune dans Libération : « Sétif, 8 mai 1945, le devoir de mémoire ». L’auteur y rappelle les massacres d’Algériens commis par l’armée française à Sétif, Guelma et Kherrata, souligne leur oubli dans la mémoire nationale et dénonce le discours de réhabilitation coloniale véhiculé par le Front national, en affirmant que « faire œuvre de mémoire, pour nous, est un acte d’éducation antiraciste élémentaire ». Il associe la reconnaissance de ce fait historique à l’écriture d’un nouveau récit national pour une France qui accepterait sa diversité culturelle. Cette année-là, les médias prennent acte de cet autre 8 mai de la mémoire nationale.

Bien que trois dates soient instituées comme journées commémoratives en lien avec le passé algérien, les pouvoirs publics, quant à eux, n’intègrent cette inflexion du récit national que tardivement et de manière ponctuelle.

 

En 2005, l’ambassadeur de France en Algérie parle d’une « tragédie inexcusable ». En 2012, en voyage officiel à Alger, le président François Hollande qualifie la colonisation, devant les parlementaires algériens, de « système profondément injuste et brutal ». « Je reconnais ici, ajoute-t-il, les souffrances que la colonisation a infligées au peuple algérien. Parmi ces souffrances, il y a les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata. (…) A Sétif, le 8 mai 1945, le jour même où le monde triomphait de la barbarie, la France manquait à ses valeurs universelles. »

Trois ans plus tard, à l’occasion du 70e anniversaire du massacre de 1945, le secrétaire d’Etat aux anciens combattants, Jean-Marc Todeschini, dépose une gerbe, à Sétif, en hommage aux victimes algériennes. Si l’Etat français s’est ainsi saisi de ce 8 mai colonial dans les années 2010, ces actions sont restées ponctuelles et adressées à l’Algérie, oubliant que, dans ce passé mêlé franco-algérien, ce sont aussi des citoyens français qui ont porté, depuis trente ans, la mémoire de cet autre 8 mai de notre histoire nationale.

Sébastien Ledoux, historien, est maître de conférences à l’université Picardie Jules-Verne.