Un philosophe rationaliste
- Jacques Bouveresse (1940-2021)
- Dans Revue philosophique de la France et de l'étranger 2021/4 (Tome 146), pages 577 à 579
Avec la disparition de Jacques Bouveresse le 9 mai 2021, la philosophie française perd l’une de ses principales figures et l’une des plus originales. Peu connu du grand public, car très éloigné des tribunes médiatiques, il aura exercé une influence majeure sur toute une génération de philosophes, tant par son enseignement à la Sorbonne, puis au Collège de France (de 1995 à 2010, sur une chaire de « Philosophie du langage et de la connaissance ») que par son œuvre : une cinquantaine de livres et plus de cent quatre-vingts articles publiés.
Né en 1940 dans une famille paysanne de Franche-Comté, Jacques Bouveresse découvre à l’École normale supérieure, au début des années 1960, un univers intellectuel parisien – dominé par Althusser, Lacan, Lévi-Strauss et le structuralisme – qui lui est étranger et le demeurera. Infiniment plus proche du rationalisme français, celui de Cavaillès, Canguilhem, Granger ou Vuillemin, et lui-même profondément français par son style et son rayonnement intellectuel, Bouveresse l’est toutefois nettement moins par ses sources d’inspiration, qu’elles soient littéraires, scientifiques ou philosophiques, ce qui a fréquemment donné lieu à un malentendu. Pour avoir contribué à la découverte en France d’auteurs tels que Dummett, Putnam ou Quine ainsi qu’à la reconnaissance des enjeux philosophiques de la « révolution frégéenne » en logique, Jacques Bouveresse a régulièrement été perçu et présenté, à tort, comme un représentant de la philosophie analytique anglo-américaine, quand la plupart des auteurs qui ont nourri sa réflexion – de Bolzano, Helmholtz, Mach, Boltzmann et Frege à Carnap, Schlick, Neurath et Popper, et de Lichtenberg à Musil ou Kraus – sont de langue allemande et n’ont pour la plupart rien à voir avec la philosophie analytique. Ils appartiennent, il est vrai, à une tout autre tradition que celle à laquelle on identifie généralement, particulièrement en France, la philosophie allemande.
Cette autre tradition de langue allemande, que Bouveresse a contribué à tirer de l’oubli et avec laquelle son propre style philosophique a de nombreuses affinités, a trouvé quelques-uns de ses principaux représentants en Autriche, ou plus généralement dans l’espace habsbourgeois. L’expression « philosophie autrichienne » – que Bouveresse a été le premier à utiliser en français – ne désigne toutefois pas tant, chez lui, une tradition géographiquement circonscrite qu’un style philosophique caractérisé par une défiance à l’égard de Kant et de l’idéalisme allemand, un intérêt marqué pour la logique, le souci de la précision et le refus de l’enflure rhétorique, un engagement résolu en faveur du réalisme, ainsi que le souci – à l’exception notable de Wittgenstein – de rapprocher la méthode de la philosophie de celle des sciences de la nature, dont témoignent ces grands savants-philosophes que furent Helmholtz, Boltzmann, Hertz ou Mach, et dont Bouveresse estimait qu’ils étaient souvent, sur les questions dont ils traitaient, les meilleurs philosophes.
L’une des contributions majeures de Jacques Bouveresse aura bien sûr été, à partir du début des années 1970, l’introduction de Wittgenstein [1] en France, où il était jusque-là pratiquement inconnu. Loin toutefois d’être un historien de la philosophie, simple commentateur de Wittgenstein, Bouveresse développe, en sa compagnie pourrait-on dire, une réflexion originale sur le langage et la question du sens et du non-sens, un réalisme sans métaphysique, plus proche du second Wittgenstein que du premier, et une critique de la philosophie, dont « la parole malheureuse » – selon le titre de son premier livre (1971) – échoue à dire quelque chose et n’arrive pas à dire ce qu’elle croit dire.
Mais s’il est un auteur dont Jacques Bouveresse se sentait particulièrement proche, c’est Robert Musil, qu’il s’est appliqué à lire [2] d’une manière qui n’a guère d’équivalent, c’est-à-dire comme un philosophe. Il estime en effet que, si la qualité de philosophe n’a été que rarement reconnue à Musil, c’est parce qu’il lui manque précisément ce à quoi les philosophes reconnaissent habituellement l’un des leurs, à savoir un système ou une vision du monde. Or Bouveresse, chez qui – comme du reste chez Wittgenstein – on chercherait en vain des thèses ou un système, partage précisément la méfiance de Musil à l’égard des grandes constructions systématiques, récuse toute conception « héroïque » de la philosophie comme devant accomplir des exploits herculéens et avoue se reconnaître, en revanche, dans l’ironie de l’auteur de L’Homme sans qualités à l’égard des prétentions de la philosophie, son goût de la précision et des « petits pas » et sa méfiance à l’égard des « grandes envolées de l’esprit nouveau ».
Bien d’autres auteurs de langue allemande ont accompagné Bouveresse : c’est le cas de Lichtenberg, l’un de ceux qu’il cite le plus volontiers et dont il goûte l’humour et l’ironie ; ou encore de Karl Kraus, auquel il a consacré plusieurs livres [3], et dont il partageait le combat contre la corruption de la vie intellectuelle et pour la moralisation de la presse ; mais également de Nietzsche, dont sa lecture ne ressemble guère à celle de Deleuze ou de Foucault [4], et qui aura été l’objet de son tout dernier livre [5].
De la question du langage aux rapports entre philosophie et littérature, de la logique et des mathématiques à la philosophie des sciences, de la croyance et de la religion à l’histoire et à l’éthique, de la question de la perception des couleurs et des sons aux récents travaux sur « le parler de la musique » [6], et à tant d’autres choses encore : la diversité des questions auxquelles Bouveresse s’est confronté n’a pas d’équivalent dans la philosophie française contemporaine. Son héritage non plus. Il est singulier et à son image, avant tout moral et intellectuel : une exigence de rigueur, un rationalisme de combat, ironique et satirique, une défense de la précision, de l’exactitude et de l’honnêteté intellectuelle contre la rhétorique et les impostures intellectuelles. En ce sens, sa leçon est aussi et d’abord une leçon de modestie et de sagesse dans la meilleure des traditions philosophiques.
Notes
Wittgenstein : la rime et la raison. Science, éthique et esthétique, Minuit, 1973 ; Le Mythe de l’intériorité. Expérience, signification et langage privé chez Wittgenstein, Minuit, 1976 ; La Force de la règle. Wittgenstein et l’invention de la nécessité, Minuit, 1987.
L’Homme probable. Robert Musil, le hasard, la moyenne et l’escargot de l’Histoire, Éditions de l’Éclat, 1993 ; La Voix de l’âme et les chemins de l’esprit. Dix études sur Robert Musil, Seuil, 2001.
Schmock ou le triomphe du journalisme. La grande bataille de Karl Kraus, Paris, Seuil, 2001 ; Satire et prophétie. Les voix de Karl Kraus, Agone, 2007 ; Les Premiers jours de l’inhumanité. Karl Kraus et la guerre, Hors d’atteinte, 2019.
Nietzsche contre Foucault : Sur la vérité, la connaissance et le pouvoir, Agone, 2016.
Les Foudres de Nietzsche – et l’aveuglement des disciples (à paraître en octobre 2021 aux Éditions Hors d’atteinte).
Le Parler de la musique : I. La Musique, le langage, la culture et l’histoire ; II. La Musique chez les Wittgenstein ; III. Entre Brahms et Wagner : Nietzsche, Wittgenstein, la philosophie et la musique, Éditions L’Improviste, 2017 pour le volume I, 2019 pour le volume II et 2020 pour le volume III.
Mis en ligne sur Cairn.info le 14/10/21
- Se connecter ou s'inscrire pour publier un commentaire