« Nétanyahou et les colons jouent l’irrémédiable et veulent enterrer les chances de paix une fois pour toutes »

 

Elias Sanbar, intellectuel palestinien : « Nétanyahou et les colons jouent l’irrémédiable et veulent enterrer les chances de paix une fois pour toutes »

Propos recueillis par Benjamin Barthe Publié le 06 mai 2024 LE MONDE

Entretien

Dans un entretien au « Monde », l’écrivain, qui vient de publier « “La Dernière Guerre ?” : Palestine, 7 octobre 2023 - 2 avril 2024 », estime que le pouvoir israélien cherche à tuer toute possibilité de réconciliation entre les deux peuples.

Sept mois après le début de la guerre à Gaza, Elias Sanbar, ancien ambassadeur de la Palestine auprès de l’Unesco, essayiste et traducteur en français du poète Mahmoud Darwich, livre son analyse des dynamiques politiques et militaires à l’œuvre en Israël et dans les territoires occupés. Il vient de publier, chez Gallimard, « La Dernière Guerre ? » : Palestine, 7 octobre 2023 - 2 avril 2024, dans la collection « Tracts » (nᵒ 56, 48 pages, 3,90 euros).

Déjà sept mois de guerre à Gaza. Ce qui avait commencé comme une opération de représailles à la suite de l’attaque terroriste du 7 octobre 2023 s’est transformé en un massacre aux proportions effarantes, que rien ne semble pouvoir arrêter. Comment interprétez-vous ce conflit ?

Cette guerre peut être abordée comme un « retour à la case départ », radicalement distincte de toutes les confrontations israélo-arabes, car elle ramène à la guerre originelle entre le peuple palestinien et la communauté juive en Palestine. Qualifiée, à juste titre, de « civile » par certains historiens, cette guerre va du vote du plan de partage de la Palestine par les Nations unies (ONU), le 29 novembre 1947, à l’entrée en guerre des armées arabes, le 15 mai 1948, au lendemain de la déclaration d’indépendance d’Israël.

Quelles sont les caractéristiques de ce tête-à-tête entre les deux protagonistes historiques du conflit ?

J’en vois trois. Les combats mettent aux prises Palestiniens et juifs seulement, la guerre se déroule sur la totalité du territoire de la Palestine historique, au sein des frontières de la Palestine du mandat britannique, et elle recèle une dimension existentielle pour les deux parties, car la présence de l’une ou de l’autre en Palestine dépendra de l’issue des combats.

 

L’essentiel de la Nakba [« catastrophe », en arabe, l’expulsion de près de 800 000 Palestiniens] s’est déroulé durant ces cinq mois et demi. Israël a toujours caché le fait que le 15 mai 1948, le jour où le premier soldat arabe entre en Palestine, les Palestiniens sont déjà des réfugiés. Une omission indispensable pour présenter notre expulsion comme la conséquence d’une agression arabe. Le 15 mai 1948, une autre histoire commence.

En quoi la guerre en cours depuis le 7 octobre 2023 est-elle également existentielle, jumelle de cette première guerre de 1947-1948 ?

Une partie d’échecs a débuté le 7 octobre, lancée par un crime de guerre commis par le Hamas palestinien, auquel répond, depuis près de sept mois, une terrifiante succession de crimes de guerre commis par l’armée israélienne.

L’attaque du Hamas visait à contraindre Israël à entrer dans Gaza et à s’y embourber. Le mouvement islamiste voulait rompre avec le schéma des guerres précédentes (2008-2009, 2012, 2014, 2021), qui ont échoué à modifier le rapport de force.

La riposte d’Israël a consisté à ouvrir non pas un front, mais plusieurs : à Gaza, avec des bombardements d’une violence inouïe ; en Cisjordanie, avec les raids meurtriers de l’armée et le harcèlement permanent des colons ; en Israël, où les Palestiniens sont soumis à une extrême pression ; et contre l’UNRWA, l’agence de l’ONU pour les réfugiés. Benyamin Nétanyahou et sa coalition d’extrême droite ont le sentiment que le Hamas leur a donné l’occasion de réaliser un rêve : terminer le travail laissé inachevé par David Ben Gourion (le père fondateur d’Israël), c’est-à-dire le nettoyage ethnique de toute la Palestine.

Pour l’instant, il n’y a pas eu d’exode massif de la bande de Gaza…

Cette surprise s’explique de deux façons : le Hamas oppose à l’armée israélienne une résistance à laquelle personne ne s’attendait, et les Gazaouis savent – comme tous les Palestiniens depuis la Nakba – que lorsque l’on part, on ne revient pas. Vu le déluge de feu auquel elle est exposée, la population massée à Rafah pourrait facilement faire exploser le terminal égyptien et partir se réfugier dans le Sinaï. Mais elle ne le fait pas, car elle a compris que ce serait sa fin chez elle, sur son sol.

Les massacres pourraient devenir plus terrifiants et l’on pourrait assister à des exodes. Mais, pour l’instant, les Gazaouis tiennent. Ils refusent de sortir de scène. Et plus le temps passe, plus ce sera difficile pour le gouvernement israélien de parvenir à ses fins : pour réussir une épuration ethnique, il faut aller très vite et ne pas donner au monde le temps de réagir.

Comment analysez-vous la stratégie du Hamas ?

Il a réalisé le premier mouvement de la partie d’échecs et il tient tête. Non seulement il n’a pas été mis hors jeu, mais sa centralité dans le paysage politique palestinien est désormais une réalité. L’armée israélienne liquidera peut-être tous ses chefs, à commencer par Yahya Sinouar (le cerveau du 7-Octobre), mais le Hamas survivra.

On le voit à la vitesse à laquelle ses bataillons, censés avoir été détruits, réapparaissent. Dans le nord ou dans le centre de la bande de Gaza, dont Israël affirme avoir pris le contrôle, les accrochages ont repris, et les tirs de roquettes n’ont jamais cessé. C’est une guerre ouverte, tout y est possible.

La bande de Gaza est en miettes, elle mettra des décennies à se relever de cette guerre. Le Hamas n’est-il pas tenu responsable, en partie, de cette catastrophe ?

Je ne suis pas sur le terrain, mais je pense que, pour l’instant, la solidarité l’emporte sur la colère. Les images des combattants du Hamas qui sortent de leurs tunnels en tongs et s’attaquent, armés d’un simple RPG [lance-roquettes], à des soldats ressemblant à des Robocop impressionnent beaucoup les Palestiniens.

Nous savons aussi que les crimes commis par toute armée d’occupation génèrent, au quotidien, un lot de volontaires désireux d’en découdre. C’est un classique des guerres coloniales. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de colère envers le Hamas. La journaliste de Haaretz Amira Hass, qui connaît très bien Gaza, a rapporté des témoignages sur ce sujet. Mais ces réactions demeurent limitées. C’est quand les combats cesseront que l’on pourra jauger l’importance ou non du ressentiment anti-Hamas.

Pour les Israéliens, au-delà du massacre du 7-Octobre, qui a réactivé chez certains le traumatisme de la Shoah, en quoi cette guerre est-elle existentielle ?

On entend deux voix aujourd’hui en Israël. Celle, très minoritaire, qui dit que cette guerre est ingagnable, qu’il faut l’arrêter avant que ses conséquences ne deviennent catastrophiques, et qu’il faut donner la priorité à la libération des otages. Et puis il y a celle de ceux qui, frustrés par l’incapacité de l’armée à éradiquer le Hamas, poussent à toujours plus de vengeance et de violence contre les civils. Une attitude que l’historien Yuval Noah Harari, dans un long article publié par Haaretz, a qualifiée de syndrome de Samson : la tentation du suicide collectif.

Que voulez-vous dire ?

Les Israéliens sont en train de tuer toute possibilité de réconciliation entre les deux peuples, et c’est suicidaire. Il faut faire un peu d’histoire pour comprendre. Après le siège de Beyrouth, en 1982, l’OLP [l’Organisation de libération de la Palestine] a commencé à envisager la possibilité d’un règlement du conflit par la voie politique, d’un voisinage entre Israéliens et Palestiniens. Parallèlement aux discussions avec ce que l’on appelait alors le camp de la paix israélien, l’OLP a mené un travail très compliqué, auquel j’ai participé, pour convaincre notre société qu’une telle issue ne relevait pas de la trahison. Ce travail a débouché, en 1988, lors de la réunion du Conseil national palestinien à Alger, sur le vote à la majorité de la décision de résoudre le conflit par la voie politique.

C’est ce travail qui est en train de partir en fumée à Gaza. Comment renouer le dialogue après ces 15 000 enfants massacrés ? Le niveau de détestation d’Israël dans l’opinion palestinienne n’a jamais été aussi élevé. Benyamin Nétanyahou et son gouvernement de colons jouent l’irrémédiable. Ils veulent enterrer les chances de paix une fois pour toutes.

Côté palestinien, on n’entend quasiment aucune voix politique à la hauteur de l’épreuve que traverse ce peuple. Pourquoi ?

Pendant des décennies, secondé activement par le parrain américain, Israël a réussi à renvoyer bredouilles les interlocuteurs palestiniens désireux de conclure une paix équitable. Le gouvernement israélien a aussi activement creusé la division entre le Fatah pluraliste et les organisations islamistes, dont le Hamas. Dans cette atmosphère d’échecs et d’impuissance, des maladies se sont développées au sein de certaines élites palestiniennes, dont la démission politique.

L’espoir d’un renouveau du leadership repose en partie sur les prisonniers. Il y a un énorme potentiel parmi les cadres susceptibles d’être libérés dans le cadre d’un échange avec les otages israéliens. Je ne parle pas seulement de Marwan Barghouti [un haut responsable du Fatah, héraut de la deuxième Intifada, condamné à la prison à perpétuité]. Ces dernières années, des communiqués communs d’une grande qualité ont été élaborés par des détenus du Fatah, du Hamas, du Jihad islamique et du Front populaire de libération de la Palestine.

La diaspora palestinienne fourmille aussi d’initiatives en vue du jour d’après…

Les Palestiniens qui vivent en exil forment 60 % de notre démographie. Pour qu’une solution soit viable, il faut qu’elle implique l’OLP, dont la vocation est de représenter l’ensemble des Palestiniens, contrairement à l’Autorité palestinienne, qui ne représente que ceux de Cisjordanie et de Gaza. Le Hamas, qui ne siège pas pour l’instant à l’OLP, a déclaré que, s’il y avait des élections lui permettant de rentrer dans ces organes, il serait prêt à en respecter les résultats. La clé de la refondation, c’est de partir aux urnes. Mais nous en sommes encore très loin. Nous sommes plus proches du désastre que de l’espoir.

 

Une analyse à chaud de la guerre à Gaza

L’indignation et l’analyse ne font pas toujours bon ménage. Une des vertus de l’opuscule « La Dernière Guerre ? » Palestine, 7 octobre 2023-2 avril 2024, que publie Elias Sanbar, est de mêler harmonieusement ces deux registres. Rédigé dans l’urgence, sous le poids des massacres auxquels l’armée israélienne se livre dans la bande de Gaza depuis sept mois, ce petit ouvrage ambitionne de cerner la singularité de cette guerre.

L’auteur, chassé de Haïfa avec sa mère en avril 1948, lors de la Nakba (la « catastrophe » en arabe), voit dans le carnage en cours une réédition de cet épisode fondateur du conflit israélo-palestinien. « La guerre qui culmine aujourd’hui à Gaza est aussi une guerre contre la Palestine, toute la Palestine », écrit-il. Sans passer sous silence les crimes du Hamas et sans sous-estimer leur caractère traumatique pour un pays né dans les cendres de la Shoah, l’ancien ambassadeur de la Palestine à l’Unesco fustige le « droit naturel à l’impunité » d’Israël, symptôme selon lui de la déliquescence de l’ordre international.

Pour enrayer la mécanique du désastre, soigneusement huilée par Benyamin Nétanyahou et ses acolytes d’extrême droite, Elias Sanbar – qui fut un actif partisan de la solution à deux Etats – suggère aux capitales occidentales de « mettre la charrue avant les bœufs » : reconnaître d’abord l’Etat de Palestine, conformément au droit international, et le débarrasser ensuite des entraves de l’occupation. Lucide, le traducteur de Mahmoud Darwich conclut son livret par quelques vers tragiques du grand poète palestinien : « Laissez donc, ô invités du lieu, quelques sièges libres pour les hôtes, qu’ils vous donnent lecture des conditions de la paix avec les défunts. »

« “La Dernière Guerre ?” Palestine, 7 octobre 2023-2 avril 2024 », d’Elias Sanbar, Gallimard, collection « Tracts », no 56, 48 p., 3,90 €, numérique 3,50 €.