Robert Proctor, historien des sciences : « Nous vivons un âge d’or de l’ignorance »
L’intellectuel américain, qui a notamment travaillé sur la science nazie, voit dans l’attaque de l’administration Trump contre le monde de la recherche une manifestation du nationalisme chrétien.
Propos recueillis par Hervé Morin et Nathaniel Herzberg
LE MONDE 09 mars2025
Robert Proctor, professeur d’histoire des sciences à l’université Stanford, a étudié la façon dont l’ignorance pouvait être construite en dévoyant les outils de la science. Il a constitué une nouvelle discipline, l’agnotologie, mettant au jour comment certains industriels instillent le doute sur la nocivité de leurs produits ou activité – cigarettiers en tête. Dans cet entretien, il évoque notamment les racines de l’offensive de l’administration Trump contre des pans entiers de la recherche académique.
Comment définiriez-vous le second mandat de l’administration Trump vis-à-vis du monde de la recherche ?
C’est une guerre contre la science, sous le couvert de la guerre contre la fraude et les abus. Mais l’attaque est ciblée contre certaines disciplines. Elle vise toute recherche impliquant l’être humain, l’étude des différences, tout ce qui s’intéresse aux questions de diversité, d’équité, d’inclusion. Et surtout, de mon point de vue, toute science portant sur l’environnement ou le climat.
La seconde administration de Donald Trump est très différente de la première. Il est beaucoup mieux préparé à travers le « Project 2025 » de la Heritage Foundation [cercle de réflexion conservateur], et il contrôle non seulement les trois branches du gouvernement, mais aussi une partie des grands médias et des réseaux sociaux tels que X. Il prend tout le monde par surprise par la rapidité de ses actions. Des dizaines de milliers de chercheurs et d’employés du gouvernement sont licenciés. Il s’agit d’une sorte de grand ménage effectué dans le cadre d’un test politique décisif délibéré, une politisation radicale du gouvernement et de la science.
Est-ce du jamais-vu ?
Oui, je pense que c’est sans précédent. A la fois en matière de rapidité et d’audace brute.
N’y a-t-il aucun parallèle avec le maccarthysme ?
C’est une bonne analogie, même si le maccartysme se limitait principalement à la sphère politique et au divertissement, à Hollywood, etc. Il est vrai qu’Oppenheimer a eu des problèmes dans le secteur nucléaire. On pourrait parler d’une sorte de nouveau maccarthysme, mais plus radical, en partie parce que l’appareil de recherche est beaucoup plus vaste.
Un parallèle intéressant remonte à George Bush, dans les années 2000, lorsque les biologistes du National Park Service avaient été licenciés : il n’était plus possible de documenter la disparition des espèces. Aujourd’hui, on fait face également à une sorte de guerre contre la métrologie, la mesure des phénomènes. Ainsi, certains types de données ne seront même pas collectées. Nous ne saurons donc plus ce qui se passe.
Avez-vous été confronté à des attaques directes ?
Oui. Ma compagne, Londa Schiebinger, devait par exemple faire une présentation lors d’une conférence de la National Science Foundation sur les femmes dans les sciences, les technologies, l’ingénierie et la médecine. Cette conférence a été annulée. La copine de mon fils est climatologue. Elle travaille sur la glace du Groenland et sur la façon dont cette calotte glaciaire, en dessous d’un certain niveau, s’effondrera irréversiblement. Sa supérieure, rattachée à la National Oceanic and Atmospheric Administration, a été virée, alors qu’elle venait d’être promue à un nouveau poste, ce qui ouvrait une période probatoire. Ils font preuve d’opportunisme, utilisent des tas d’astuces de ce type pour faire leur besognJe pourrais citer bien d’autres exemples. Tous mes collègues s’inquiètent pour leurs demandes de subventions, à la fois à cause du gel des comités de sélection de financements, mais aussi en raison de la nouvelle obligation de ne pas dépasser 15 % de frais généraux attribués aux universités dans le cadre de ces financements. Pour une université comme Stanford, cela représente une perte de 180 millions de dollars (165,8 millions d’euros), rien que pour ces frais généraux, sans tenir compte de toutes les baisses de subventions à venir.
Il y a beaucoup de panique parmi les étudiants, dont certains sont renvoyés, faute de « cartes vertes » pour rester dans le pays. Il va y avoir un gel des recrutements, des admissions. Trump vient d’annoncer certaines limites quant à la liberté de manifester sur les campus. Donc oui, il y a une énorme pression.
Quel est l’objectif de l’administration Trump ?
Je pense que c’est un processus de purification, de restauration imaginaire d’une sorte de pureté. Cela me rappelle à certains égards la science nazie, sur laquelle j’ai beaucoup écrit. Elle était marquée par une peur de la moindre influence extérieure sur son monde. Et comme dans le maccarthysme, l’idée qu’il existe une sorte de force maléfique au sein du monde académique. Celui-ci est vu comme woke, obsédé par la différence, plutôt que par ce qui nous unit. Il y a aussi certaines peurs d’ordre sexuel.
Il faut se rappeler que Trump a gagné les élections grâce à deux sujets principaux : la protection des frontières, et ce que son camp appelle « l’idéologie de genre ». La discussion portait sur les toilettes réservées aux sportifs pour hommes et femmes, et sur le flot d’immigrants, le tout combiné à une sorte d’idéologie centrée sur la loi et l’ordre.
Nous vivons dans ce que j’appelle « un âge d’or de l’ignorance ». Il est favorisé par des hommes forts au niveau mondial, par un renversement de ce qui a été désigné comme une guerre contre la masculinité, mais aussi par la propagation de toutes sortes de biais et de préjugés sur les réseaux sociaux. Je publie cette année un nouvel ouvrage sur l’agnotologie, la production de l’ignorance et du doute sur des sujets aussi divers que les armes, le climat, les traumas.
L’une des causes fondamentales est la longue histoire du christianisme évangélique aux Etats-Unis. L’Amérique est une sorte de dépotoir pour fanatiques religieux. Des versions étranges de la religion protestante et une fraction importante de la population américaine ne croient pas à l’évolution biologique. Le nombre de personnes qui croient que la Terre est plate n’a probablement jamais été aussi élevé. Et il existe toutes sortes de théories du complot bizarres, qui bénéficient de la chambre d’écho des réseaux sociaux. Une sorte de chaudron parfait pour générer quelque chose comme Trump.
On aurait pu s’attendre justement à ce que les sciences de l’évolution soient particulièrement ciblées. Ce ne semble pas être le cas. Pourquoi ?
En fait, notre enseignement est très décentralisé, avec des écoles de toutes obédiences, ce qui permet à ces idéologies périphériques ou médiévales de persister et de s’épanouir. Vous n’avez pas vraiment besoin de les exprimer au niveau national, mais plutôt de cibler les conseils scolaires locaux.
Les conservateurs ont attaqué les universités, considérées comme des monolithes laïques ou athées. Nous avons remarqué avec mes collègues qu’un nombre croissant de nos étudiants portent des croix chrétiennes.
Depuis trente ans, je leur propose un sondage anonyme. Il y a une constante selon laquelle environ 15 % des étudiants de premier cycle de Stanford pensent que le monde a été créé il y a six mille ans, et n’acceptent pas l’origine commune des humains et des singes. C’est essentiellement lié au fondamentalisme chrétien. Les hommes sont presque deux fois plus susceptibles d’être créationnistes que les femmes, et les étudiants qui se qualifient de « techies » (intéressés par la technique) sont deux fois plus susceptibles d’être créationnistes que ceux qui s’orientent vers les sciences humaines. On peut voir le créationnisme comme une sorte d’erreur herméneutique ou une incompréhension de la relation entre les mots et les choses, sur laquelle les ingénieurs ne sont souvent pas correctement formés.
Historiquement, le phénomène Trump remonte au Tea Party, et parler de populisme me semble impropre. Nous sommes en pleine résurgence du nationalisme chrétien.
Cette attaque contre la recherche n’est-elle pas aussi une réponse aux demandes de certaines industries d’abaisser les contrôles et la réglementation de leurs activités ?
Oui, c’est le Projet 2025 sous stéroïdes, c’est Noël pour les grandes compagnies pétrolières, l’industrie des plastiques et d’autres activités polluantes. Trump a lancé une guerre contre le climat, contre la nature – un rêve pour nos plus grands délinquants climatiques. Il inaugure un Far West réglementaire, avec de nouveaux forages dans des zones sauvages vierges, un recul des contrôles sur les émissions de gaz à effet de serre et un arrêt ou un renversement de décennies de progrès environnementaux. En ce qui concerne l’Amérique, nous entrons dans un âge des ténèbres environnemental.
Quelles sont les options des chercheurs ? Le combat ou la fuite ?
Je pense que ce sera à la fois un combat et une fuite. C’est une guerre éclair contre le monde académique, encore plus vis-à-vis des chercheurs des agences gouvernementales. La résistance n’est pas encore bien organisée.
C’est dans le domaine de la climatologie que les dégâts seront les plus importants. Trump ne veut pas que la Terre soit un objet d’étude. En revanche, je pense que dans les six prochains mois, il lancera une mission habitée vers Mars, car Elon Musk a une influence très importante. Et cela répond à une forme de masculinisme, de science-fiction héroïque qui cadrerait bien avec le type de mentalité trumpienne.
Il peut encourager ce type d’exploration sans épargner d’autres pans de la recherche spatiale…
Les gens qui travaillent dans ce secteur ont peur en effet, parce qu’une grande partie de la science spatiale concerne le changement climatique et d’autres sujets environnementaux. Mon fils, par exemple, interprète des données terrestres d’origine satellitaire, à l’université de Colombie-Britannique à Vancouver [Canada]. Ces programmes vont être réduits.
Alors même qu’il travaille au Canada ?
Oui, parce que ses recherches s’appuient sur des données provenant des Etats-Unis. Il y aura beaucoup d’impacts, transfrontaliers, internationaux.
La force des Etats-Unis s’est construite en partie sur le tissu scientifique que Trump détricote. Considère-t-il que les Big Tech ont pris le relais ?
Il est intéressant de noter que beaucoup des milliardaires du numérique sont devenus pro-Trump. Bezos, Zuckerberg, Musk… De toute évidence, il existe une synergie avec un certain type d’ingénierie et de science.
N’y a-t-il donc rien de bon à espérer de l’administration Trump ?
Concernant la santé, les choses sont plus ambiguës. Nommer Robert Kennedy Jr ministre était audacieux : un vieil avocat de gauche qui a fait carrière en luttant contre la pollution devant les tribunaux. Il pourrait perturber une forme de myopie causale d’une grande partie de la recherche biomédicale, qui consiste à se concentrer sur les causes en aval, immédiates, des maladies, plutôt que les causes en amont, structurelles, politiques. C’est ce que j’appelle « une approche catarheumatique », du grec « aval » et « rivière ». Le fait que la recherche médicale se concentre autant sur la génétique et les virus, en tant que causes de toutes les maladies, est en partie une invention de l’industrie du tabac, qui a financé 25 lauréats du prix Nobel.
Avec Kennedy, il est possible qu’on mette de nouveau l’accent, en matière de santé, sur la prévention plutôt que sur la recherche de traitements. Il a manifesté le souhait de combattre les maladies chroniques. Et il est indéniable que, alors que nous dépensons beaucoup plus pour la recherche en santé que de nombreux pays développés, les Américains sont plus malades. C’est principalement à cause de ce que contiennent notre nourriture et l’air que nous respirons, à cause du sucre, du tabac et d’autres choses de ce genre. Il y a donc un potentiel d’action, mais qui reste très incertain.
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