Présidentielles 2027 : plus que jamais, la réalité en face

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Textes invités

 

4 septembre 2026 | Roger Martelli   REGARDS 

Rien, à l’heure d’écrire ces lignes, ne semble en mesure de stopper la victoire de l’extrême droite. État des lieux et analyse des forces en présence, par Roger Martelli.

Depuis qu’il a été créé en 2022, l’institut de sondages Cluster17 se distingue par l’originalité de son découpage du champ politique français. Dans deux copieuses études (ici et ), son fondateur, le politologue Jean-Yves Dormagen, nous propose une confrontation de son modèle avec la conjoncture présidentielle de 2027.

Selon lui, la crise politique – que reflète une fois de plus la multiplication des candidatures – n’implique pas que les votes soient indéterminés et imprévisibles. Dans l’enquête faite à la fin juillet 2026, 8 personnes interrogées sur 10 peuvent être rattachés à un univers partisan identifiable – ces « clusters » qui ont donné son nom à l’institut. 

Mais seulement trois sur dix indiquent une formation politique ou un.e candidat.e unique pour exprimer leur orientation politique : ce sont les « noyaux exclusifs ». Près de la moitié hésitent au contraire entre plusieurs offres possibles et constituent ainsi des « zones de concurrence ». Toutefois, les hésitations n’impliquent pas de la volatilité électorale : c’est entre des univers voisins que l’on hésite, quand il s’agit de passer de l’opinion au vote.

Les noyaux exclusifs se trouvent plutôt aux extrêmes de l’arc politique : sur les 30% de « fidèles », les deux tiers (10% chacun) se partagent entre le Rassemblement national et La France insoumise. Ce sont leurs candidats qui polarisent dès maintenant les intentions de vote les plus assurées. Quant aux 50% de « zones de concurrence », elles se répartissent selon « une chaîne remarquablement ordonnée » : LFI partage les siennes avec les Écologistes (3%), les Écologistes avec le PS (3%), le PS avec le centre (3%), le centre avec LR (5%), LR avec le RN (3%), puis le RN avec Reconquête (7%).

Cinq espaces politiques en 2027

En brassant les « noyaux actifs » et les « zones de concurrence », Cluster17 propose pour 2027 un découpage de l’opinion en cinq grands espaces de choix électoraux possibles : la gauche radicale (18% dont 10% de noyau exclusif), la gauche sociale-écologiste (17% et 3%), le centre (18% et 4%), la droite libérale conservatrice (18% et 4%), la droite nationaliste (27% et 11%). Les cinq espaces disposeraient ainsi de réserves théoriques de vote à peu près équivalentes. Mais toutes ces réserves ne correspondront pas à des votes de même ampleur. La gauche radicale et la droite nationaliste partent d’ores et déjà avec les noyaux les plus solides. Au-delà, c’est la conjoncture du moment (la question qui apparaîtra comme la plus structurante au moment du vote) et l’effet de la campagne électorale proprement dite qui décideront des choix ultimes.

Ces choix vont se faire en combinant deux axes de distribution des opinions et des votes. Sur un premier, les questions culturelles et identitaires (immigration, diversité, autorité, modes de vie) vont opposer les sensibilités progressistes et cosmopolites aux tentations conservatrices et ethno-traditionalistes. Sur le second axe, c’est le rapport au système et au changement qui devrait opposer d’un côté le désir de stabilité ou de transformation graduelle et, de l’autre côté, la demande de rupture plus radicale avec le système politique, économique et idéologique.

C’est la combinaison des deux axes, nous dit Dormagen, qui orientera les préférences électorales. Elle le fera en tenant compte d’un troisième paramètre qui portera vers le choix final : l’utilité perçue de chaque vote, différente selon qu’il s’agit d’un premier ou d’un second tour.

Atouts et limites des espaces

1. La gauche radicale se caractérise par sa cohérence, autour de cinq « clusters » sur seize. Son noyau (10%) est solide et sa cohérence est forte : elle se porte massivement vers le pluralisme, l’ouverture et la diversité et elle exprime en même temps une demande forte de transformation, de justice sociale et de remise en cause de l’ordre existant. Mais sa propension à la rupture limite sa capacité d’extension vers les espaces les plus proches d’elle.

2. La gauche sociale-écologiste est nettement moins cohérente. Elle est souvent proche de la gauche radicale par sa propension culturelle à l’ouverture, mais elle est partagée sur la manière de les faire vivre (adaptation ou rupture). Cet espace s’étend sur un nombre plus grand de clusters (huit sur seize), mais ses divisions sur l’axe stabilité-rupture limitent ses capacités d’expansion, sur sa droite comme sur sa gauche. Au total, explique Dormagen, cet espace « peut s’étendre de la gauche radicale jusqu’aux marges du centre, mais au prix de tensions réelles sur le degré de rupture, l’écologie, l’économie et certaines dimensions du clivage culturel ».

3. Le centre peut lui aussi s’étendre sur un espace large (six clusters sur seize). Il est culturellement diversifié, entre progressisme et conservatisme, mais rassemblé par son souci de la stabilité, de la maîtrise des exécutifs et de la compétence. Le centre, nous dit Dormagen, est « culturellement plus étendu qu’on ne l’imagine souvent, mais politiquement plus cohérent qu’il n’y paraît, dès lors que la question décisive devient le rapport à la stabilité et le rejet des extrêmes ».

4. La droite libérale-conservatrice, étendue sur six clusters, se trouve en position charnière entre un pôle modéré, tourné vers le centre, et un pôle plus identitaire et plus radical sur les enjeux culturels qui le tourne vers la droite nationaliste. Depuis quelques années, c’est l’attirance de l’extrême droite qui connaît la dynamique la plus forte, menaçant l’unité du groupe tout entier.

5. Étendue sur six grands clusters, la droite nationaliste est doublement unifiée, par sa propension au conservatisme et par une vision ethno-traditionaliste de la société. Elle est majoritairement tentée par la rupture systémique. Ces caractéristiques font du RN le parti politique le plus « attrape-tout » du paysage politique français. Mais si son unité est solide sur les questions identitaires, elles le sont moins sur le terrain de l’économie et de la transformation sociale (retraites par exemple) et des institutions.

De la proximité idéologique au vote

Chaque espace doit donc réussir trois opérations simultanément : transformer en vote effectif son noyau fondamental, s’étendre dans les zones de concurrence les plus proches et, au second tour, devenir le choix par défaut d’électeurs qui ont perdu entretemps leur candidat préféré.

1. Convertir l’influence en vote

  • Les deux espaces qui ont le noyau exclusif le plus étendu ont déjà transformé la proximité en intention de vote : dans l’espace de Jean-Luc Mélenchon et de Marine Le Pen, huit électeurs sur dix ont déjà exprimé leur intention de voter pour leur chef de file.
  • Ce n’est pas le cas du centre, où le candidat le mieux placé (Édouard Philippe) ne recueille qu’un peu plus de 50% des voix de son espace, les autres se pouvant se porter sur sa gauche (Glucksmann) ou sur sa droite (Retailleau).
  • Ce n’est pas le cas non plus de la gauche sociale et écologiste, où Raphaël Glucksmann ne recueillait à la fin juillet que 4 électeurs sur 10, les autres préférant se diriger vers Jean-Luc Mélenchon (deux sur dix), Édouard Philippe ou les autres candidats de gauche.
  • Ce n’est surtout pas le cas de la droite libérale-conservatrice, où la dispersion est maximale et où Marine Le Pen recueille plus d’intentions de vote que Bruno Retailleau.

2. S’étendre dans les zones les plus proches

  • Jean-Luc Mélenchon agrège d’ores et déjà l’écrasante majorité de la gauche radicale et peut attirer (toujours fin juillet) près de 4 électeurs de la gauche socialiste-écologiste sur 10. Mais il est massivement rejeté dans tous les espaces de la droite et du centre.
  • Marine Le Pen agrège son espace de prédilection et peut toucher plus de la moitié de la droite – qui ne la rejette qu’à hauteur de 22%. Elle peut même attirer, par refus du chaos, 21% des électeurs centristes.
  • Raphaël Glucksmann concentrait à la fin juillet 6 électeurs sur 10 de la gauche socialiste-écologiste. Il peut mordre sur un tiers des électeurs centristes. Il est moins performant du côté de la gauche radicale.
  • Édouard Philippe concentre sur son nom les électeurs du centre. Il peut compter sur près de la moitié de la droite libérale conservatrice et sur un peu moins d’un tiers de la gauche sociale-écologiste.
  • Bruno Retailleau puise largement dans les rangs de la droite libérale conservatrice et partiellement dans ceux du centre et de la droite nationaliste. Mais il est fortement concurrencé par ceux qui, au centre recherchent avant tout la stabilité et par ceux qui, à droite, sont désireux avant tout d’identité et de rupture.

3. Faire face au second tour

Le premier tour repose à la fois sur la mobilisation des noyaux électoraux des candidats et sur leur capacité à s’élargir vers les espaces politiques voisins. C’est donc essentiellement sur la distribution finale des zones de concurrence que se décidera l’accès au second tour. En revanche, pour le tour décisif, le choix se fait par défaut pour une grande part des électeurs. C’est donc le différentiel de répulsion qui décide de l’issue du vote. 

Dans l’enquête de Cluster, cinq configurations sont testées, Marine Le Pen étant confrontées à quatre candidats possibles. Elle l’emporterait au second tour dans les cinq configurations, avec 61% face à Jean-Luc Mélenchon, 57% face à Bruno Retailleau, 56% face à Gabriel Attal et Raphaël Glucksmann, 52% face à Édouard Philippe.

  • Jean-Luc Mélenchon conserve bien sûr les trois quarts de son total du premier tour et une majorité du reste de la gauche. Mais il ne gagne que 16% des électeurs du centre, la moitié de ceux-là choisissant l’abstention. Il est donc largement distancé face à Le Pen.
  • Raphaël Glucksman retrouve 7 électeurs sur 10 de son espace du premier tour, récupère 5 électeurs du centre sur 10, mais il n’attire qu’un tiers de la gauche radicale. Dans les deux cas de Jean-Luc Mélenchon et de Raphaël Glucksmann, la logique des « deux gauches irréconciliables » produit un double refus de report, plus prononcé dans la gauche radicale que dans le reste de la gauche.
  • Le rejet massif de Marine Le Pen à gauche ne profite que partiellement à Édouard Philippe. Près des trois quarts de la gauche radicale et la moitié de la gauche socialiste-écologiste s’abstiendraient en cas de duel Philippe-Le Pen. La même logique s’applique dans le cas où Gabriel Attal concourt au second tour, aggravée par un moindre report sur lui de la droite libérale conservatrice du premier tour.
  • Quant à Bruno Retailleau, il cumulerait un report inexistant de la gauche et un report médiocre (autour de 5 sur 10) de la droite et du centre.

Une situation ouverte… sur le papier

Jean-Yves Dormagen emploie une formule prudente pour résumer sa conclusion : « Une élection ouverte dans un espace fortement contraint ». Il a raison de se refuser à faire, comme beaucoup, des prédictions de vote à partir de ce qui n’est qu’une intention à un moment donné.

L’évolution du contexte global, national et international, peut modifier les priorités vécues par les électeurs, exacerber les doutes et les peurs et modifier ainsi les marges de manœuvre des candidats. De la même manière, les péripéties de la campagne et la perception par les individus de l’utilité de telle ou telle candidature peuvent changer les regards et modifier en chemin l’orientation des choix.

Mais l’incertitude réelle n’efface pas les tendances lourdes, qui sont celles d’une Europe où progresse « l’illibéralisme » et d’une France où, pour la première fois, l’hypothèse d’une victoire de l’extrême droite est confortée par des sondages multiples et concordants. On peut certes minimiser ces risques et considérer que, comme cela s’est produit à plusieurs reprises, la division ne conduit pas nécessairement à la défaite.

Le danger est toutefois trop grand, comme le montrent pour l’instant les hypothèses de second tour. L’irresponsabilité majeure serait donc de rejouer, aujourd’hui comme hier, la logique de la zizanie et de durcir de plus en plus les clivages entre les gauches. Même dans la concurrence désormais acquise des candidatures, l’état d’esprit de l’union devra continuer à primer sur celui de la division. Si ce n’est pas le cas, il ne nous resterait sans doute que les larmes pour pleurer.

Roger Martelli