Quand la droite choisit le nazisme pour en finir avec la gauche ↑

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Le Monde diplomatique  Avril 2025

 

Installer, à titre de transition, Adolf Hitler et ses affidés au pouvoir pour mieux imposer aux Allemands un modèle libéral et autoritaire, tel fut le plan mis en œuvre par le centre et la droite au début des années 1930. On connaît la suite, moins les compromissions, les calculs d’apprentis sorciers et surtout les approximations du « bloc bourgeois », qui méritent aujourd’hui d’être rappelés.

par Johann ChapouTOT

 

franz von Papen est un génie. C’est, du moins, ce que pensent l’intéressé et le bloc bourgeois qui le soutient dans sa quête de la « stabilité » par une union des droites, union enfin réalisée par la prestation de serment du gouvernement Hitler-Papen le 30 janvier 1933 à 11 h 15. Après deux élections législatives consécutives à deux dissolutions en 1932, ainsi qu’un scrutin présidentiel, la permanence du pouvoir exécutif semble assurée par une « concentration nationale » qui ne fait pas mystère de vouloir abolir la démocratie.

De fait, la constitution de ce gouvernement apparaît comme un coup de maître. Voilà bientôt trois ans que le « camp national » souhaite intégrer les nazis au gouvernement, et trois ans qu’ils refusent si Adolf Hitler n’est pas chancelier. Nommé chef du gouvernement le 4 juin 1932, Papen a multiplié les gestes de bonne volonté envers lui : il a demandé au président du Reich Paul von Hindenburg de dissoudre le Reichstag, il a réautorisé les sections d’assaut (SA) et les SS — deux décisions catastrophiques dès lors que les nazis, aux législatives du 31 juillet 1932, ont gagné 18 points (37 % des voix) et que les chemises brunes ont fait un carnage pendant la campagne électorale : cent morts pour le seul mois de juillet. De son propre aveu, Papen le dira dans un discours du 4 novembre 1932, il a tout cédé et concédé, sans obtenir de participation nazie à son gouvernement, en dépit de ce que faisaient miroiter Hitler et Hermann Göring. La droite traditionnelle commence à comprendre que les nazis ne sont pas des partenaires fiables et que leur rapport à la violence est problématique.

L’avenir sera libéral et propatronal

Affaibli par une seconde dissolution et des résultats lamentables qui, le 6 novembre 1932, réduisent le « centre bourgeois » à 10 % de l’électorat, lâché par une armée refusant de le suivre dans son projet de coup d’État, Papen a dû, le 3 décembre, laisser la chancellerie à Kurt von Schleicher. Le général, véritable marionnettiste de la droite allemande depuis 1930, d’abord tenté par l’alliance avec les nazis, a abandonné cette idée depuis la campagne violente de l’été : Schleicher, désireux d’intégrer les SA dans l’armée, a pris la mesure du danger que représente l’extrême droite pour la paix civile. Officier de bureau, particulièrement intelligent, Schleicher s’attelle alors à un projet de reconfiguration politique consistant à faire éclater le parti nazi, dont de nombreux hiérarques (le numéro deux, Gregor Strasser, le chef du groupe parlementaire, Wilhelm Frick) sont tentés par la participation gouvernementale autour d’un programme de droite sociale. Mû par un ressentiment personnel féroce envers Schleicher et soutenu par des intérêts bancaires, industriels et agrariens puissants, Papen entreprend fin 1932 une alliance avec les nazis. Son instinct de spéculateur flaire une faiblesse : le Parti national-socialiste ouvrier allemand (NSDAP) est sur la pente descendante, perd un grand nombre de scrutins en novembre et décembre 1932. Il peut donc être acheté à la baisse pour constituer un gouvernement de coalition droite-extrême droite.

La combinaison se pratique depuis 1930 dans trois Länder, à la grande satisfaction des partis concernés. Les nazis s’avèrent de bons partenaires et ne réclament systématiquement que le ministère de l’intérieur, soit le contrôle de tous les organes de renseignement, de répression, mais aussi la direction complète du système éducatif, jusqu’à l’université. Il faut donc traduire cette alliance au niveau du Reich, en cédant sur le point d’achoppement : Hitler sera chancelier, car il n’en démord pas, mais flanqué d’un vice-chancelier redoutable (Papen) et dominé par la droite libérale-autoritaire et nationale-conservatrice. Coup de maître en effet : le 30 janvier 1933, un gouvernement de douze membres est nommé, qui ne compte que trois nazis, dont le chancelier et un ministre sans portefeuille (1) !

Avec Papen vice-chancelier, ce sont quatre ministres du gouvernement formé le 4 juin précédent, le fameux « cabinet des barons », qui poursuivent l’aventure. Papen triomphe dans les salons berlinois : les nazis sont, selon les mots alors en vogue, « domestiqués » (gezähmt), « encadrés » (eingerahmt), et Hitler, « tellement acculé dans un coin de la pièce qu’il va couiner ».

Inspirée par une conception hydraulique de la politique, l’analyse semble imparable. Pour renforcer un « centre bourgeois »  bürgerliche Mitte »), « libéral-autoritaire » — concept forgé par le juriste social-démocrate Hermann Heller (2) —, voire pour colmater une « droite bourgeoise » (« bürgerliche Rechte ») qui perd son électorat, il faut capter à son profit les flux qui se dirigent vers l’extrême droite. L’entreprise paraît d’autant plus aisée que le parti nazi a essentiellement prospéré sur la désaffection à l’égard des partis de la droite libérale et nationale-conservatrice (3) et que, au fond, les droites partagent l’essentiel d’un corpus idéologique : nationalisme, conservatisme, darwinisme social, soutien aux élites traditionnelles comme aux politiques en faveur des entreprises qui ont remplacé, depuis l’été 1932, l’austérité. Les « Principes de la politique économique allemande » publiés à l’été 1932 par le docteur Hjalmar Schacht, idole des milieux économiques et rallié aux nazis depuis 1930, rassurent tout le monde : l’avenir sera libéral et propatronal.

Papen et les libéraux autoritaires parlent la langue de l’extrême droite : fustiger les communistes, mais aussi les sociaux-démocrates, flétrir le « bolchevisme culturel » — cet épouvantail chimérique qui condense les paniques morales de la droite allemande et permet de vouer aux gémonies le féminisme, l’urbanisation, l’égalité des droits, l’homosexualité, la modernité artistique et littéraire, mais aussi la justice sociale, sans oublier le « cosmopolitisme » des « apatrides », car lorsque l’on s’appelle Franz Joseph Maria von Papen, Erbsälzer zu Werl und Neuwerk, on sait se tenir et ne pas glapir son antisémitisme comme ces malappris de la SA ou de l’hebdomadaire nazi Der Stürmer, tout en n’en pensant naturellement pas moins.

Le docteur ès lettres Joseph Goebbels, toujours très attentif aux mots, s’inquiète de cette proximité. Il note dans son journal : « Papen a parlé à la radio. Un discours qui vient de nos propres idées, de A à Z (4) » C’est fâcheux, voire alarmant, car le gouvernement libéral-autoritaire fait à peu près tout ce que les nazis exigent : une politique favorable au patronat (subventions, crédits d’impôt et dérégulation normative), un démantèlement de l’État-providence pour cause d’économies et de « réformes » et un affrontement direct avec la gauche là où elle est encore au pouvoir. Elle ne l’est plus au niveau du Reich depuis la démission du chancelier Hermann Müller, du Parti social-démocrate (SPD), au printemps 1930, mais elle gouverne encore en Prusse. Or, dans un État fédéral comme le Reich allemand, la Prusse revêt une importance singulière : c’est le plus grand des Länder (deux tiers du territoire et de la population de l’Allemagne), une force de police considérable (90 000 hommes) et une fonction publique qui est un bastion du « bolchevisme culturel », de la gauche, voire de la culture républicaine, tout simplement. On n’oublie pas que, en 1920, le putsch militaire de Wolfgang Kapp et du général Walther von Lüttwitz a échoué en raison d’une grève générale à Berlin. Le 20 juillet 1932, outrepassant manifestement les prérogatives du gouvernement central, le chancelier Papen fait signer à Hindenburg une ordonnance d’urgence qui dépose le gouvernement prussien — social-démocrate depuis 1919 quasi sans interruption. Papen devient Reichskommissar für Preussen (commissaire impérial de Prusse). Les ministres sont démis de leurs fonctions, la haute administration est vidée de ses éléments « antinationaux », manu militari, car l’état d’urgence est proclamé et l’armée postée en faction dans la capitale.

Cet acte brutal impressionne les nazis, qui s’en alarment. Dans son journal, le docteur Goebbels note : « Nous sommes nombreux [au sommet du NSDAP] à avoir peur que ce gouvernement en fasse tant qu’il ne nous reste plus rien à faire. »

De fait, les libéraux autoritaires et nationaux-conservateurs qui composent la droite allemande partagent à peu près tout avec les nazis. Ils semblent qu’ils n’aient toutefois pas mesuré une chose : l’alliance avec l’extrême droite ne profite qu’à elle seule. Cela commence par les mots qui, lorsqu’ils lui sont empruntés, accréditent ses thèmes, ses thèses et ses obsessions. Cela se confirme dans la pratique : un gentlemen’s agreement se trouve toujours trahi par des individualités politiques qui ont un rapport différent, radical, au pouvoir. Goebbels s’en fait l’analyste, qui commente avec étonnement la désinvolture avec laquelle la droite traditionnelle entre en commerce avec les nazis et les illusions dont elle se berce : « Imaginer que le Führer puisse être le vice-chancelier d’un cabinet de droite bourgeoise est trop grotesque pour que l’on prenne cette idée au sérieux. » Ce n’est pas là une simple question de préséance, mais bien d’existence, de rapport au monde et au temps. Goebbels se console, la nuit, en lisant la correspondance de Frédéric II de Prusse, et médite : « Frédéric le Grand a enduré une guerre sept ans durant. Il a perdu presque toute son armée à Kunersdorf (…). S’il avait lâché la rampe et signé une paix honteuse, la Prusse ne serait jamais devenue une puissance mondiale. On fait de la politique avec du caractère plus qu’avec de la raison. Et le monde appartient au téméraire. Ce qu’il y a de grand chez le Führer, c’est qu’il poursuit un but unique avec une opiniâtreté constante, et qu’il est prêt à tout lui sacrifier. C’est ce qui le distingue de tous ces politiciens bourgeois qui prétendent pourtant vouloir la même chose que lui. »

Les nazis veulent tout, et ils ne donneront rien. « On ne leur rendra jamais le pouvoir. Ce sont nos cadavres qu’il faudra sortir de là », note Goebbels. On reste médusé que, instruits par ce précédent historique (mais le sont-ils vraiment ?), des irresponsables pensent aujourd’hui pouvoir investir le terrain de l’extrême droite, en disant que « c’est celui qu’ils préfèrent », reprennent, dans une défaite gramscienne évidente, ses thèmes et sa langue en pensant maîtriser une dynamique qui leur échappe totalement.

Après ce que les nazis appellent burlesquement leur « prise de pouvoir » (Machtergreifung) et qui n’a été, en réalité, qu’une installation au pouvoir par les forces conservatrices et libérales, le principal artisan de cette seule victoire nazie, Papen, est peu à peu dépouillé de ses prérogatives. Son seul office exécutif est sa qualité de commissaire du Reich pour la Prusse, qu’il exerce comme chancelier du 20 juillet au 3 décembre 1932, puis qu’il a dû céder à son successeur Schleicher, et qu’il revêt de nouveau comme vice-chancelier du cabinet Hitler-Papen le 30 janvier 1933. À ce titre, il est le chef du gouvernement du Land de Prusse, de son administration et de sa puissante police. Il est cependant flanqué d’un encombrant compagnon, Göring, nommé ministre sans portefeuille du gouvernement Hitler-Papen, mais aussi ministre de l’intérieur de Prusse et vice-commissaire du Reich pour ce Land. Ces précisions peuvent paraître fastidieuses, mais elles sont décisives dans un édifice juridique qui demeure, à l’hiver 1933, fédéral : Göring n’est qu’un ministre sans ressort au niveau du Reich, quand il devient le « premier flic » de Prusse — la police est une compétence des Länder. Il sait faire de ce pouvoir le meilleur usage en nommant un juriste nazi, Rudolf Diels, chef de la police politique prussienne, qui sera érigée en Gestapo donc soustraite à la tutelle du préfet de police et directement subordonnée au ministre quelques semaines plus tard, le 26 avril.

En attendant, Göring prend un décret sur les règles de tir (Schiesserlass) le 17 février : contre les « agressions et actes terroristes des communistes », la police prussienne est invitée à ouvrir systématiquement le feu. Les bavures sont couvertes a priori : « Les fonctionnaires de police qui font usage de leur arme (…) sont protégés par mon autorité. » Pis, c’est la prudence policière qui est érigée en faute : « Quiconque se fourvoie dans une retenue erronée doit envisager des conséquences disciplinaires et administratives », car « tout fonctionnaire doit bien comprendre que négliger une mesure de répression est plus grave que n’importe quelle faute dans l’exercice de la violence légale ». Au-delà de la présomption d’innocence, le ministre Göring édicte donc un permis de tuer — tuer à gauche, car la police est invitée à s’abstenir de « toute attitude hostile envers les groupements nationaux (SA, SS, Casques d’acier) » et, au contraire, à cultiver la « meilleure entente » avec eux. Pour que les choses soient plus claires, le 22 février, Göring recrute 50 000 « policiers auxiliaires », qui portent les effectifs de la police prussienne à 140 000 hommes : ces Hilfspolizisten sont issus des rangs de la SA et de la SS, et paradent dans leurs uniformes bruns ou noirs, adornés d’un brassard blanc portant la mention « Hilfspolizei ». Dans les semaines qui suivent, cette décision est imitée par d’autres Länder, ce qui brouille les signes de l’autorité étatique dans l’espace public allemand : par la vertu d’un simple brassard, des membres d’une milice privée sont dotés de pouvoirs publics.

 

SA et SS se trouvent désormais libres d’exercer une terreur légale contre les communistes, les syndicalistes, les sociaux-démocrates et quiconque rencontre leur arbitraire. Pour cela, plusieurs centaines de camps de concentration sauvages sont sommairement aménagés dans des entrepôts, des locaux désaffectés (une ancienne brasserie, à Oranienburg), voire des salles de cinéma (le Columbia-Haus, à Berlin-Tempelhof, par exemple). Les hommes de Göring font des ravages dans les rangs de la gauche. Ils empêchent le SPD comme le Parti communiste allemand (KPD) de faire campagne en vue des élections législatives du 5 mars.

Le 7 avril 1933, le même Göring remplace Papen comme commissaire du Reich en titre pour la Prusse. Autrement dit, le palais Borsig, siège de la vice-chancellerie du Reich, se vide de plus en plus de toute substance (5). Papen demeure toutefois en poste car il sert encore les objectifs des nouveaux maîtres de l’Allemagne. Catholique militant, ancien membre du Zentrum, il a toute sa part dans les conciliabules qui aboutissent au vote des pleins pouvoirs par le nouveau Reichstag le 23 mars 1933 : la majorité des deux tiers étant requise, le gouvernement Hitler-Papen ne peut se passer des voix du parti catholique du centre pour bénéficier d’une loi d’habilitation législative de quatre ans — soit la faculté de publier des décrets-lois et de gouverner sans Parlement. Le vice-chancelier Papen est au cœur des négociations avec le chef du Zentrum, Mgr Ludwig Kaas, qui se laisse (volontiers) convaincre en échange d’une promesse : Papen négocie avec le secrétaire d’État du Saint-Siège, Mgr Eugenio Pacelli, futur pape sous le nom de Pie XII, un Reichskonkordat — de fait, signé au Vatican le 20 juillet 1933. Le concordat était une ambition ancienne de Pacelli : ancien nonce pontifical en Bavière, il en avait conclu un avec Munich, mais, nommé ensuite à Berlin, n’avait pas pu le signer pour le Reich (6). La volonté vaticane rencontre l’empressement du catholique Papen, certes, mais aussi des nazis : signer un traité avec le plus ancien et le plus prestigieux des États du monde est une reconnaissance internationale précieuse, à laquelle contribue la célèbre photographie prise au Vatican et qui montre Pacelli présidant la signature, flanqué de Papen, Kaas, un haut fonctionnaire de l’intérieur (Rudolf Buttmann) et Giovanni Montini (futur Paul VI).

Mais le triomphe de l’été 1933 constitue le dernier acte politique important de Papen. Ses proches et les membres de son cabinet se voient refouler aux marges du gouvernement effectif du Reich, pris en main par les équipes de juristes et de hauts fonctionnaires nazis, cette deuxième et troisième ligne de dirigeants — bien formés, ambitieux, travailleurs (7) — que la droite traditionnelle, pour laquelle Hitler n’était qu’un parvenu histrionesque, n’avait pas vu venir. Dans l’entourage de Papen, on rumine des scénarios de révolution conservatrice, au besoin sans Hitler, car l’on s’inquiète des propos extravagants du chef d’état-major de la SA. Désormais à la tête de presque trois millions d’hommes, Ernst Röhm se perçoit comme le véritable second dans le Reich. La Reichswehr ne va pas englober la SA, comme l’imaginait naguère Schleicher. C’est plutôt cette même SA qui va être garante de la seconde révolution nazie, qui tarde à advenir, la révolution sociale. De telles ambitions épouvantent la droite et l’armée : elles pressent Hitler de désavouer Röhm.

Dans un discours tenu à l’université de Marbourg, le 18 juin 1934, Papen décide d’intervenir contre cette aile sociale du nazisme. Il y fustige le maximalisme social des plébéiens de la SA : l’alliance avec les nazis s’est plutôt faite sur le fondement de ce que répète Hitler au patronat depuis 1930 — maintien des hiérarchies sociales existantes, consensus sur les bas salaires, profits maximisés par le réarmement et les commandes publiques, destruction du « marxisme » et du « bolchevisme culturel », éradication des partis de gauche et des syndicats. Papen réclame avec hauteur qu’il y soit mis bon ordre et que l’on cesse de « bavarder sur la “deuxième vague” censée achever la révolution » : « On parle beaucoup de nationalisations à venir. Avons-nous fait une révolution antimarxiste pour réaliser le programme du marxisme ? » Les problèmes sociaux doivent être réglés par la protection et la « responsabilisation de la propriété », non par l’« irresponsabilité de la collectivisation », la « razzia, le pillage » de la « socialisation ». Il faut mettre fin à ces fantasmes (qui n’existent que dans les paniques du patronat allemand de l’époque) ainsi qu’à « cette insurrection permanente des couches inférieures ». Hitler en est parfaitement convaincu. Treize jours plus tard, la Nuit des longs couteaux, le massacre de la hiérarchie de la SA, consacrera l’émancipation de la SS, qui lui était jusqu’alors subordonnée.

Entre deux persiflages contre Hitler et ses proches, le discours de Papen exprime également le mécontentement d’une bourgeoisie attachée à ses libertés individuelles, celles des « capacités » du XIXe siècle. On doit tout de même être libre de lire, dire, écouter ce que l’on souhaite : il ne faut pas « nier l’esprit » et, bien au contraire, « se souvenir que tout ce qu’il y a de grand vient de l’esprit, en politique également ». Il est donc temps de mettre fin aux « attaques contre la sûreté et la liberté de la vie privée, que l’Allemand a conquises durant de longs siècles de rudes combats ». La liberté, qu’on se le dise, est un concept « originellement germanique ».

L’Allemagne a donc été engagée dans une voie imprévue, mal envisagée dans les calculs de la droite qui fait alliance avec les nazis : détruire la gauche, oui, rendre la vie impossible aux syndicalistes, aux socialistes et aux communistes, oui, renoncer aux garanties constitutionnelles protégeant les droits fondamentaux et créer une « rétention de protection » sans contrôle judiciaire en camp de concentration, bien sûr, mais pour la gauche et les gens de peu. Pour le reste, il est extravagant que la bourgeoisie ne puisse plus lire son feuilleton favori dans l’édition dominicale de la Vossische Zeitung.

La hiérarchie nazie est furieuse : le discours est saisi, sa reproduction interdite, son véritable rédacteur, Edgar Jung, arrêté. Dans une lettre à Hitler, Papen proteste de sa fidélité. Ce discours « a été tenu pour vous et pour la réussite de votre grande œuvre » : « Lorsque j’étais chancelier, j’ai bien vu que la renaissance de l’Allemagne n’était possible que par vous et selon votre méthode, et c’est pourquoi j’ai aplani le chemin de l’union de toutes les forces véritablement nationales en votre faveur » (8). Ce compagnonnage de longue date se poursuit car, dans son discours, Papen se borne à combattre les « saboteurs de votre grande idée ».

La cristallisation d’un potentiel foyer de contestation autour du vice-chancelier décide la hiérarchie nazie à frapper de ce côté-là aussi : lors de la Nuit des longs couteaux, entre le 30 juin et le 3 juillet 1934, parmi les cent cinquante à deux cents personnes assassinées, l’écrasante majorité dans les rangs de la SA, sans doute quelques dizaines faisaient partie de ces hommes de droite qui pensaient avoir fait bonne affaire le 30 janvier 1933.

Un an et demi plus tard, qu’en est-il de ceux qui ont installé les nazis à la chancellerie et permis le vote des pleins pouvoirs ? Schleicher, qui a inlassablement tenté de rallier le NSDAP à la « concentration nationale » des partis de droite avant de se raviser à l’été et l’automne 1932, est mort. Le 30 juin 1934, peu après midi, il a été abattu chez lui de plusieurs balles par six membres du Sicherheitsdienst (SD, service de sécurité). Son ami-ennemi Papen a échappé de peu au meurtre, grâce à la protection de Göring, qui l’a assigné à résidence, mais ses conseillers Jung et Herbert von Bose ont été tués par des membres de la SS — Bose dans son bureau de la vice-chancellerie et Jung dans un lieu non déterminé (son corps n’a jamais été retrouvé). Celui qui prospère est le plus inoffensif : Oskar von Hindenburg — dont le seul titre réel est d’être le fils de son père — a touché les abondants dividendes de son action décisive entre le 22 et le 30 janvier 1933 : l’État de Prusse et le Reich lui ont offert des terres et permis d’arrondir son copieux domaine de Neudeck, désormais presque entièrement exempté d’impôts. L’officier raté, préposé au service de son père, se retrouve bombardé général après la mort de celui-ci, en août 1934 : dans un ultime service rendu à Hitler, il a déclaré, au cours d’un discours radiodiffusé, que le vieux maréchal voulait voir le Führer lui succéder à la présidence du Reich. Le magnat de la presse Alfred Hugenberg a, quant à lui, perdu son ministère un an plus tôt, dès juin 1933, ainsi que la totalité de son empire médiatique, cédé, à prix d’ami, à des agences de l’État. Désormais privé de tout moyen d’action politique, le vieux parrain de l’extrême droite allemande vaque paisiblement à ses mondanités de grand patron retraité.

Quant à Papen, il se trouve, au mois de juillet 1934, dans un improbable entre-deux : toujours membre du gouvernement, il n’a plus accès à ses bureaux, scellés par la Gestapo. Dans la bagatelle de huit courriers adressés à Hitler — et demeurés sans réponse (9) —, il adresse « un mot de gratitude » à son chancelier pour les assassinats perpétrés, tout en déplorant la « saisie de ses dossiers » et l’atteinte à son « honneur » induite par sa détention provisoire et le meurtre de ses conseillers, se plaint du « caractère insupportable » de sa « situation », rêve de lui « serrer la main pour le remercier », proteste de sa « loyauté » envers lui et son « œuvre pour l’Allemagne », déplore le « régime spécial » qui lui est imposé et implore que « l’on mette fin à ce jeu indigne ».

La décision de l’épargner procède d’un raisonnement froidement utilitariste : Papen a bien servi, en convainquant les Hindenburg père et fils de nommer Hitler chancelier, en manœuvrant la droite et le centre pour qu’ils votent les pleins pouvoirs, en négociant et signant le Reichskonkordat avec le Vatican, et il peut encore admirablement servir. En juillet 1934, les événements d’Autriche le rendent indispensable. Un coup d’État nazi provoque l’assassinat du chancelier Engelbert Dollfuss avant d’échouer. Hitler redoute, épouvanté, un nouveau Sarajevo, vingt ans après l’assassinat de François-Ferdinand. Dépêcher à Vienne un excellent catholique, parfaitement introduit au Vatican et dans les élites conservatrices européennes, s’impose — et voilà Papen nommé ambassadeur du Reich en Autriche. Obstinément et servilement, il va œuvrer à la réussite de la politique de Hitler, négociant avec la dictature nationale-catholique de Kurt Schuschnigg l’asservissement progressif de Vienne, qui perd peu à peu la maîtrise de sa politique commerciale et étrangère avant l’annexion en mars 1938. Papen n’aura pas un mot de protestation contre l’assassinat de son collaborateur Wilhelm von Ketteler, retrouvé noyé dans le Danube au moment de l’Anschluss, et poursuit vaillamment sa destinée ancillaire comme ambassadeur du Reich en Turquie.

Johann Chapoutot

Historien. Auteur des Irresponsables. Qui a porté Hitler au pouvoir ?, Gallimard, Paris, 2025.

(1Lire « Hitler, les dessous d’une prise de pouvoir », Le Monde diplomatique, août 2024.

(2Carl Schmitt et Hermann Heller, Du libéralisme autoritaire, Zones, Paris, 2020.

(3Le Parti populaire national allemand (DNVP), le Parti populaire (DVP), dans une moindre mesure le Zentrum et le Parti populaire bavarois (BVP).

(4Joseph Goebbels, 28 août 1932, dans Journal de Joseph Goebbels. 1923-1933, Tallandier, Paris, 2006.

(5Rainer Orth, Der “Amtssitz der Opposition” ? Politik und Staatsumbaupläne im Büro des Stellvertreters des Reichskanzlers in den Jahren 1933-1934, Böhlau, Cologne, 2016.

(6Marie Levant, Pacelli à Berlin. Le Vatican et l’Allemagne, de Weimar à Hitler (1919-1934), Presses universitaires de Rennes, 2019.

(7Christian Ingrao, Croire et détruire. Les intellectuels dans la machine de guerre SS, Fayard, Paris, 2010. Cf. aussi Libres d’obéir, Gallimard, Paris, 2020.

(8André Postert et Rainer Orth, « Franz von Papen an Adolf Hitler. Briefe im Sommer 1934 », Vierteljahreshefte für Zeitgeschichte, vol. 63, n° 2, Munich, 2015.

(9Cités dans Les Irresponsables