Tribune de André Markowicz dans « Haaretz ». 22/12/2023

Ma tribune dans « Haaretz »
Guy Jacoby m’a proposé de publier un texte, en Israël, issu de ce que je disais dans mes chroniques. Et donc, il est paru. – Par rapport à la version que vous lirez plus bas, il y a quelques petits changements (dont je pourrais parler à part, parce que Guy s’est trouvé confronté à des problèmes de traduction qui, en eux-mêmes, disent la profondeur de la tragédie, par exemple l’impossibilité en hébreu d’employer le mot « colonisation » d’une façon objective). Mais, en gros, là, la seule chose que je puisse lire c’est le nom de Françoise, qui a fait la photo de votre serviteur. Ce texte, je vous le donne, tel que je l’avais écrit.
Il a été écrit au moment où je terminais la préparation du manuscrit de notre premier livre de la saison V de Mesures, « Le Roi famine », de Léonid Andréïev, – une pièce que vous pourrez lire à partir du mois de janvier. Vous verrez....
Je ne lis pas l’hébreu, je ne parle pas hébreu (le grand-père répétait : « Dieu parle yiddish les jours de semaine, et hébreu le samedi, mais il n’existe pas »), – mais un grand, grand, grand merci à Guy, et à ces gens qui, en Israel, continuent, quoi qu’il en coûte (et Dieu sait si ça coûte) de porter une idée de fraternité. Je suis avec eux, de tout mon être.
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« Vous connaissez « Le Roi Famine » de Léonid Andréïev ? C'est une pièce écrite en 1908, publiée, mais interdite à la mise en scène, et qui a valu à son auteur des campagnes de presse d'une violence inouïe de la part de ses anciens amis, – ceux qui, en Russie, allaient devenir les bolchéviks. Le Roi Famine, c'est un provocateur, qui appelle à la révolte des « crève-la-faim », parce qu'ils crèvent de faim, les « crève-la-faim », mais, ces crève-la-faim, ce ne sont pas seulement les miséreux, les laissés-pour-compte d'un ordre capitaliste, c'est aussi la lie du monde. Ce sont des monstres, des assassins, les profiteurs de la misère des autres, c'est la pègre dans son expression la plus atroce. Cette pièce ne décrit pas simplement leur révolte, et les horreurs qui se produisent pendant cette révolte, et la répression, impitoyable, qui s'ensuit, parce qu'il se passe quelque chose à la fin : cette lie du monde, elle ressuscite. Pas en tant que vivants, non, ils se relèvent d'entre les morts, en restant morts, et ils avancent – la pièce se termine sur ça. Elle a une autre particularité, cette pièce – scénographique : l'action se situe en même temps dans deux endroits. D'une part, dans les sous-sols et, de l'autre, dans les étages supérieurs, où il y a un bal. Mais, au milieu, ce que nous sommes habitués à appeler la scène, il n'y a rien. On passe directement d'un monde à l'autre, ou plutôt, justement, on ne passe pas. La seule communication entre les deux niveaux, c'est la peur et la haine qu'ils s'inspirent mutuellement.
Le 7 octobre, moi qui ai traduit cette pièce, j'en préparais l'édition. Et j'ai appris que les premières victimes avaient été les participants d'un festival de musique, qui se déroulait à trois kilomètres des murs.
Ai-je le droit de dire, ici, en France, dans la sécurité de mon bureau, l'épouvante et le dégoût que je ressens, de jour en jour, depuis, donc, ces deux mois, – l'inanité de mes méditations d'intellectuel et d'amoureux de la littérature ? Mais cette épouvante et ce dégoût, ce n'est pas seulement depuis le 7 octobre que je les ressens, – je les avais déjà ressentis avec les récits sur Daesh, avec cette différence radicale. Daesh, en dehors des attentats qui ont bouleversé le monde, c'était, n'est-ce pas, pas pour nous. C'était – comment dire ça poliment ? « entre eux ». Et là, soudain, avec les récits des supplices infligés, c'était... avec nous. À nous. D'un coup, nous sommes entrés, avec ça, non pas le règne des attentats mais dans celui de la guerre constante, et pas cette guerre faite d'escarmouches (terribles, évidemment, mais limitées), non, une guerre d'annihilation et de dégoût contre des femmes et des enfants, contre des vieilles personnes. Comme si, en faisant ce qu'ils faisaient, les assassins disaient eux-mêmes que la seule façon de se sortir de leur emprise, c'était de les tuer, tous. Comme si c'était ça qu'ils voulaient, en rigolant, en se vantant sur leurs portables d'avoir tué des femmes et des enfants. Et les récits, par bribes, que nous recevons de la façon dont ils ont traité les enfants qu'ils avaient pris en otage disent la même chose : la seule façon que vous aurez de vous défaire de nous, c'est de nous faire disparaître tous. C'est ce qu'ils veulent. Parce qu'en plus d'êtres des monstres sadiques, ils sont des fanatiques religieux, qui attendent juste d'entrer au Paradis avec leurs 72 vierges...
Mais, dans le journal public que je tiens sur Facebook et qui, ces derniers temps, d'abord avec l'Ukraine et maintenant avec Gaza, est devenu presque uniquement un journal de guerre, je parlais du piège majeur que le Hamas avait posé à l'État d'Israël, un piège qui se résume en une question : peut-on construire sa sécurité sur l'insécurité d'autrui ? La réponse était claire : moralement, bien sûr que non, parce que la sécurité construite sur la peur et la haine n'est pas une sécurité. Concrètement (parce que les États ne sont pas des individus, et que la morale ne peut être l'affaire que des individus), bien sûr que oui. À la condition de tenir à l'écart le plus loin possible le foyer de la haine et de la peur. Et ça, ce n'est pas avec des murs qu'on y arrive (au passage, quelle sinistre bouffonnade, cette soi-disant sécurité des murs et des frontières, – on a vu ça le 7 octobre, mais, en même pour cette bouffonnade, pendant des années et des années, toutes ces humiliations des checks-points et toutes ces autres limitations aussi mesquines qu'imbéciles qui rendent la vie quotidienne impossible, au nom de la sécurité de certains pour l'insécurité des autres). Pour être en sécurité, il faut que la menace disparaisse, – il faut, réellement, soit les tuer tous, soit les expulser, tous. C'est-à-dire qu'il faut considérer que les 2.400.000 d'êtres humains que la démocratie israélienne a laissés sous l'emprise du Hamas (pour qu'il n'y ait aucune possibilité d'État palestinien), que ces millions, donc, dont la moitié n'a pas 18 ans, soient déplacés. C'est-à-dire que, pour être en sécurité, il faut une Naqba à la puissance dix. Et ça, ça s'appelle un « nettoyage ethnique ». C'est-à-dire que l'État qui porte la mémoire du Génocide ne pourrait être en paix que par une autre forme de génocide (pas l'élimination physique, mais le déplacement massif d'une population – Staline voulait faire ça avec les Juifs soviétiques, après l'avoir fait avec les peuples des montagnes du Caucase, les Tatares de Crimée et les Bachkirs, mais il est mort avant d'avoir signé son ordre de déportation).
Voilà le résultat de décennies de colonisation et de militarisme – de victoires de Tsahal. La haine arabe – hélas, pas seulement arabe !... – pour Israël est tellement forte, tellement ancrée, que les morts ne peuvent que se relever pour tuer, encore et encore.
Dans le confort de mon bureau, loin des bombes, je me dis que la seule solution est l'annexion pure et simple de tous les territoires, ceux d'Israël et ceux qui ont été (qui sont toujours, de facto) occupés, – mais en offrant la même citoyenneté à tous les habitants, qu'ils soient juifs ou arabes, et la destruction de tous les murs. Je suis pour ce « Grand Israël »-là. Un Israël construit non pas sur une appartenance ethnique (là encore, quelle sinistre bouffonnade, les « ethnies », – en quoi shalom est-il différent de salam ?) ou religieuse, mais sur les mêmes droits et les mêmes devoirs pour tous les citoyens.
Là, réellement, Israël serait grand. Ce n'est pas demain la veille que je le verrai. »
André Markowicz