Aimé Césaire, nègre rebelle
Je suis un nègre rebelle ", dit de lui Aimé Césaire. Poète et homme politique, nourri de surréalisme et champion de la négritude, il pense que le véritable obstacle à l'indépendance des nations antillaises n'est pas à Paris, mais " dans la tête de chaque Antillais ".
Par PHILIPPE DECRAENE
Publié le 07 décembre 1981 LE MONDE
Ami et contemporain de l'ancien président sénégalais Léopold Sedar Senghor, le Martiniquais Aimé Césaire est, lui aussi, partagé entre la poésie et l'action politique. Les Armes miraculeuses, Cadastres, Ferrements, marquent les premières étapes de la carrière du poète, auteur de plusieurs pièces de théâtre (Et les chiens se taisaient, le Roi Christophe, Une saison au Congo) et d'un essai politique (Toussaint Louverture), qui depuis plus de trente-cinq ans siège au Palais-Bourbon où, d'abord non-inscrit, puis apparenté au parti socialiste, il représente l'île de la Martinique. Très sollicité par la presse qu'il évite en général avec entêtement, prétextant les écrasants devoirs de sa charge de maire de Fort-de-France et de député, l'homme qui a, en 1958, rompu avec éclat avec le parti communiste, dans sa " lettre à Maurice Thorez ", a accepté de faire ici le point.
" Pouvez-vous, brièvement, nous retracer l'itinéraire culturel que vous avez suivi pendant plus NNDEd'un demi-siècle ?
- En ce qui me concerne, je suis parti de la culture dominante à mon époque : la culture européenne. A la faveur de mes contacts avec la France, j'ai élargi cette culture. Phénomène de génération, j'ai, comme tout le monde, lu Gide, Proust et Breton.... Mais j'y ai ajouté, disons Frobenius, pour aller vite (1).
- Comme Senghor ?
- Comme Senghor. Ce qui nous est commun, c'est le refus obstiné de nous aliéner, de perdre nos attaches avec nos pays, nos peuples, nos langues. D'ailleurs, moi, ce qui m'a en grande partie préservé culturellement, c'est la fréquentation assidue des Africains. Ce contact a servi de contrepoids à l'influence de la culture européenne. Senghor, avec lequel, avant la guerre, j'ai vécu pratiquement dix ans au quartier Latin (2), a exercé une action considérable dans mon univers personnel. Comme lui, j'ai tout entrepris pour assimiler et ne pas être assimilé. L'un et l'autre, nous sommes francophones, acquis à la culture française, mais les Armes miraculeuses, nous voulons les placer au service de nos peuples.
- C'est bien complexe ?
- Non. Je me rattache en un certain sens à la culture européenne, que je ne renie pas. En même temps, ma volonté d'enracinement reste farouche. Hegel a écrit que l'universel n'est pas la négation du particulier, car on va à l'universel par l'approfondissement du particulier... Ma référence a été le surréalisme, parce que l'écriture automatique permet d'aller de la surface des choses jusqu'au fond. Pour moi, le surréalisme a été la voie royale de la négritude, car il mène à la fois à la liberté et à l'homme nègre. Je parle du surréalisme méthode, et non du surréalisme système. Ainsi, et c'est là, le paradoxe, en empruntant une technique européenne, je suis devenu Africain, j'ai obtenu le jaillissement espéré du moi nègre...
- Pour un jeune Noir, un tel itinéraire est-il aujourd'hui encore concevable ?
- Pour l'Afrique, je l'ignore. Mais pour les Antilles, en l'état actuel des choses, je n'en vois aucun autre possible. Certes, il y a un réveil de l'identité antillaise et les défenseurs de la langue créole militent énergiquement en faveur de sa réhabilitation. Mais, soyons réaliste. Les Antillais ne peuvent ni ignorer l'histoire ni la falsifier. La composante amérindienne, et même indienne, le soubassement nègre et trois siècles de vie commune avec la France, tout cela constitue un tout indissociable. Comment se défaire de cela, je veux dire de l'un ou l'autre de ces éléments, sans appauvrir la réalité, sans la stériliser ? La richesse et l'originalité des Antilles sont le fruit de cette synthèse.
- Pouvez-vous expliciter votre point de vue à l'égard de la langue créole ?
- Ce n'est ni un patois ni un dialecte. J'ai été un des premiers aux Antilles françaises à le qualifier de langue. Une langue à la fois néo-française et néo-africaine. Néo-française, si on tient compte de l'essentiel du vocabulaire ; néoafricaine aussi et surtout, si on considère à la fois la phonétique, la conjugaison et la syntaxe. Peau éventuellement blanche, mais âme certainement noire. C'est dire que si l'on veut assumer toute la réalité, le Martiniquais a vocation pour le bilinguisme. Telle est précisément la démarche : passer par des voies à étudier de la diglossie vécue au bilinguisme consenti.
- Vous êtes plutôt poète ou homme d'action ?
- Je ne cesse d'écrire des poèmes, sans toujours les publier. La poésie est ma raison d'être, mon exutoire, ma bouée de sauvetage. C'est par la poésie que s'exprime mon moi profond, que s'affirme mon être... Pour le reste, je me prête à la gesticulation sociale... Mon nouveau recueil paraîtra au Seuil l'an prochain. Cela s'appelle : Moi, laminaire. Vous savez, l'algue attachée à son rocher...
Bouée de sauvetage
- Vous parlez de vos activités politiques ?
- Je ne me considère pas fondamentalement comme un homme politique. Plus que de vocation, je suis un politique d'occasion, je dis cela à la fois avec orgueil et avec modestie. J'ai, certes, des idées et des convictions politiques profondes, mais je me prête mal à l'État-spectacle ou à la théâtrocratie, je ne suis pas spécialement ambitieux sur le plan matériel et aucune volonté de puissance ne m'anime réellement. Je suis venu à la politique par un acte de raison plus que par une démarche profonde : la vraie vie n'est pas là...
- Qu'est-ce à dire ?
- Je suis un poète engagé et, disons-le (un peu avec le sourire), " un ethnarque "... J'ai voulu, moi dont l'arrière-grand-père était encore esclave, essayer de conduire un petit peuple que l'immense vague de l'esclavage avait vomi en terre américaine...
- Poète ou chef d'État ? Poète et chef d'État ?
- Je le répète : fondamentalement poète, mais poète engagé. Je ne peux donc pas dissocier la poésie de l'action. Je n'aurais pas pu vivre uniquement dans le contingent, car mon action politique s'inscrit dans un contexte beaucoup plus vaste. Tout ce qui est culturel reste essentiel à nos yeux. D'ailleurs, la politique ne mériterait pas une parcelle d'énergie si elle n'était justifiée par un projet culturel.
- Comme poète, votre dette à l'égard du surréalisme reste considérable ?
- Il ne faut ni minorer ni nier, mais prenons garde aux malentendus. Je ne renie ni mon passé ni ceux qui m'ont aidé intellectuellement, qu'il s'agisse de mes professeurs de khâgne ou d'André Breton. Mais je ne suis pas un épigone du surréalisme. Je n'ai pas un tempérament de sectateur ou de clubiste, ni de disciple. Je ne suis pas un homme de cour. Intellectuellement parlant je me considère comme un nègre rebelle. Vous savez, ceux que l'on appelait les " marrons " (3). Ombrageux comme eux. Je n'appartiens à aucun cercle, à aucune école, même surréaliste...
- Mais vos rapports avec la poésie de Breton ?
- A l'époque du surréalisme, j'étais étudiant. Néanmoins, ma dette à l'égard de Breton reste considérable. Mais, sur les bancs de la khâgne, nous réfléchissions surtout sur la négritude naissante, reprochant aux écrivains surréalistes antillais comme Léro et ses amis du mouvement Légitime Défense d'être des assimilés sans le dire et sans le savoir. Pour nous, ils étaient surréalistes comme leurs pères avaient été parnassiens, par mimétisme culturel. Pour ma part, j'ai refusé d'être surréaliste français, mais j'ai emprunté à André Breton une technique littéraire se confondant avec la recherche de la liberté. Il m'a appris la sincérité, l'amour de la vérité, l'authenticité, un mot qui a beaucoup été dévoyé depuis lors...
Dans notre tête
- Mais ce dualisme que vous évoquiez...
- Ce dualisme, cette ambiguïté si vous voulez, c'est le fond même de l'âme antillaise. C'est une ambiguïté qu'il faut assumer...
- Quels devraient être les grands axes d'une véritable politique antillaise ?
- Il faut travailler à la prise en compte de l'identité antillaise, à la reconnaissance de nations antillaises. Car, contrairement aux communistes, je ne pense pas que les Antilles constituent de simples " nations en formation ". Je suis convaincu qu'il s'agit de nations véritables. La communauté martiniquaise n'est, en tout cas, réductible à aucune autre. Nous ne sommes ni des Français de l'Hexagone, même si nous sommes francophiles, ni des africains. Je m'irrite d'entendre Michel Debré parler de " populations antillaises ". Il y a un peuple martiniquais, comme il y a un peuple guadeloupéen...
- Quelle action politique mener ?
- Une seule chose nous est interdite, c'est de nous renier en tant que nation, je veux dire en tant que communauté et qu'entité originale. Nous devons persévérer dans l'être. Actuellement, nous devons prendre conscience de nous-mêmes, de notre identité, et établir avec la France des liens nouveaux, basés sur l'amitié et la solidarité et non sur la domination. Il faut définir une politique de dialogue et non d'oppression ; de toute manière préparer un avenir d'ouverture et éviter l'impasse. Le dernier mot appartient aux Antillais. Je suis effaré de voir le nombre de faux problèmes dont on s'encombre. L'autodétermination est un fait permanent et un droit toujours ouvert. Le vrai problème pour nous n'est pas à Paris. Il est dans la tête des Antillais : c'est dans la tête des Antillais que se situe désormais le vrai champ de bataille. A nous de gagner cette bataille. Tout notre avenir en dépend.
Dernière chance
- L'accession de la gauche au pouvoir suscite en vous de nouvelles espérances ?
- L'arrivée de la gauche au pouvoir est à la fois une divine surprise et une chance historique. C'est aussi notre dernière chance, celle que nous devons saisir. Le régime de Giscard d'Estaing fut celui des technocrates et des spéculateurs. S'il avait duré dix ans de plus, cela eût été la fin de la Martinique martiniquaise. Nous étions alors sous anesthésie. Il serait abusif de parler de génocide, nous étions, par mort lente et douce, en voie de liquidation culturelle.
" L'hémorragie de l'émigration, la dépersonnalisation due au matraquage des moyens audiovisuels, la politique d'assistance basée sur l'irresponsabilité, emmenaient l'homme antillais à la dérive. Je ne parle pas en termes d'indices ou de niveau de vie, mais en termes d'être, au sens métaphysique du mot.
- Qu'avez-vous pensé du geste du nouveau président de la République française rendant hommage à Victor Schœlcher au Panthéon le 10 mai dernier ?
- C'est un geste qui s'inscrit dans les plus belles et les plus glorieuses traditions françaises. Bien qu'il fut un homme du XIXe siècle et même, dans une certaine mesure, du XVIIIe, Schœlcher nous a aidés à conquérir la liberté et la dignité. Ce libéral blanc d'origine alsacienne venu commercer aux îles a eu un haut-le-cœur en assistant à La Havane à une vente d'esclaves noirs... Et il a juré de combattre toute sa vie ce fléau, l'esclavage, tout comme aujourd'hui, certains, et des meilleurs, se battent contre la torture. Dans le nègre il a salué l'homme, l'homme tout court. N'est-ce rien ?
- Vos adversaires politiques vous reprochent d'avoir milité autrefois en faveur de la départementalisation...
- S'ils le font, c'est parce qu'ils manquent de sens historique... Tout mot d'ordre est situé historiquement et répond à des aspirations très précises. En 1945, tous les ressortissants de l'ex-empire voulaient devenir citoyens et cesser d'être des sujets. C'était déjà la philosophie du XIXe siècle. Jamais aucune loi ne fut aux Antilles plus populaire que celle qui instituait la départementalisation. Pour les Antillais, cette mesure signifiait la fin de l'arbitraire, l'accès aux salaires européens et à la Sécurité sociale, la substitution de la loi au décret. Par le régime départemental, ce qui était recherché c'était, naïvement sans doute, mais sincèrement, l'égalité des droits. Mais la France demeura réticente à appliquer ce qu'elle avait voté. J'ai alors réalisé que nous avions passé un marché de dupes et que la départementalisation n'était qu'une nouvelle forme de domination. Si erreur il y eut, elle fut collective...
- Vous parliez de Senghor et de la négritude. L'homme et ses idées semblent aujourd'hui vilipendés...
- Comment en serait-il autrement ? Certains ne peuvent se faire un nom qu'en attaquant leurs prédécesseurs... Senghor n'a jamais cessé d'être Africain. C'est aujourd'hui un grand Africain et tous ces ricanements au sujet du " blanc à peau noire " me révoltent. Senghor est le lieu de rencontre de l'humanisme gréco-latin et de l'humanisme négro-africain. Il a transcendé l'antinomie apparente entre deux univers culturels différents et en a fait la synthèse vivante.
- Quel jugement portez-vous sur sa décision de quitter la scène politique sénégalaise ?
- Là encore, il s'agit d'un très grand geste qui a été diffamé, rapetissé par certains. Comment ont-ils pu accuser de désertion le père de la démocratie sénégalaise, alors qu'il méritait un grand salut à la fois pour la manière dont il avait exercé le pouvoir et pour celle dont il avait su y renoncer ?
(1) Ethnologue allemand auteur de travaux sur l'Afrique.
(2) Les deux hommes ont suivi ensemble les cours de la khâgne de Louis-le-Grand, où ils ont fait connaissance.
(3) C'est sous ce nom qu'on désignait les esclaves fugitifs.
PHILIPPE DECRAENE
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