Pourquoi Hitler a refusé de faire connaître ses conditions de paix
Dans le second tome - qui vient de paraître - de ses Mémoires M. Paul Reynaud relate au jour le jour les événements que ses lourdes responsabilités lui ont fait vivre, commander ou subir, en tout cas constamment au premier plan, de 1936 à juin 1940. Le titre du volume : " Envers et contre tous ", indique d'emblée qu'il le fait avec une franchise lucide et sans ménagements.Ces Mémoires s'arrêtent à cette tragique soirée du 16 juin, où le président du conseil, abandonné dans la question de l'armistice par ses deux vice-présidents et la plupart de ses ministres (treize sur dix-neuf), remit ses pouvoirs à M. Albert Lebrun, président de la République. Celui-ci fait immédiatement appeler le maréchal Pétain. L'armée " cessait le combat ", le gouvernement demandait à l'ennemi vainqueur les conditions d'un armistice, et le lendemain, de Londres, l'homme du 18 juin, maintenant malgré tout la France dans le camp des Alliés, sauvegardait l'avenir. Les destins changeaient de chevaux...Mais tout n'a pas été dit sur le drame de l'armistice. Vingt-trois ans après, nous sommes en mesure d'apporter pour notre modeste part un prolongement aux Mémoires, d'établir ou de rétablir la réalité des faits, souvent déformés de plus ou moins bonne foi par les protagonistes, et de montrer, par un faisceau de témoignages irrécusables :- Comment le gouvernement Pétain a demandé l'armistice ;- Pourquoi Hitler n'a pas fixé ses conditions de paix ;- Pourquoi l'armistice avec la France était pour Hitler une pièce nécessaire à sa stratégie.Tel est le sens de l'étude du colonel A. Goutard que nous publions ci-dessous. - A. C.
Par LE COLONEL A. GOUTARD
Publié le 19 juin 1963 LE MONDE
Le 16 juin, à Bordeaux, le dernier conseil du ministère Paul Reynaud prenait fin à 20 heures, après une discussion extrêmement trouble sur la proposition présentée par M. Camille Chautemps et qui consistait à demander à l'Allemagne ses conditions d'armistice. Depuis quelques jours la situation stratégique était telle que cette idée progressait rapidement dans les milieux militaires et politiques. " Dans quelle situation étrange nous nous trouvons ! ", pouvait dire à Charles Reibel le président Lebrun : " Ce sont les militaires Pétain et Weygand qui veulent arrêter la guerre, et les civils Paul Reynaud, Louis Marin et Mandel qui veulent la continuer! "
L'" opération Chautemps"
Pour tourner l'opposition décidée du président du conseil, l'" opération Chautemps " s'efforçait donc de présenter la demande d'armistice comme destinée à justifier la poursuite de la guerre, au besoin hors de la métropole, si les conditions de l'ennemi étaient inacceptables. Mais bien peu, certainement, pouvaient s'y tromper. Six ministres seulement contre treize appuyèrent M. Paul Reynaud. " La discussion a montré, écrit M. Albert Lebrun dans ses Mémoires, qu'une majorité s'est formée en faveur de la proposition Chautemps... Le président du conseil s'en rend compte et me fait part de sa décision. Puisqu'il est mis en minorité, il déclare que son cabinet est démissionnaire. " Il n'a été procédé à aucun vote.
" A 21 heures, écrit M. Edouard Herriot, président de la Chambre, nous nous trouvons chez le président de la République : Paul Reynaud, Jeanneney (président du Sénat) et moi. M. Lebrun demande au président du conseil d'appliquer la proposition Chautemps acceptée par la majorité du conseil. Paul Reynaud refuse de se désavouer Pour lui succéder M. Lebrun nous invite à lui désigner quelqu'un. " Reynaud ", répondons-nous. Mais celui-ci persiste à ne pas vouloir s'adresser à l'Allemagne. " Alors qui ? ", interroge le président de la République. - " C'est votre affaire, Vous ne serez pas embarrassé, intervient Paul Reynaud, " le maréchal Pétain m'a déclaré " ce matin qu'il avait son cabinet " dans sa poche ! "
A 22 heures le maréchal est introduit auprès du président Lebrun. " Je lui confier écrit celui-ci, la mission de former le cabinet... Il ouvre son portefeuille et me présente la liste de ses futurs ministres. Je n'étais pas habitué à une telle rapidité ! "
A 23 h. 30 le président de la République signe le décret de nomination des nouveaux ministres qui se réunissent immédiatement. M. Charles Roux, secrétaire général des affaires étrangères, relate : " Le conseil dure dix minutes. M. Paul Baudouin (le nouveau ministre des affaires étrangères) est chargé de demander leurs conditions d'armistice aux Allemands par l'intermédiaire de Madrid, et aux Italiens par l'entremise du Vatican. Immédiatement après la séance il convoque les ambassadeurs. Il n'y avait pas de risque que la convocation adressée à l'ambassadeur d'Espagne, M. de Lequerica, le prît au dépourvu ! Il s'y attendait et l'attendait (1). M. Paul Baudouin le reçut et fit appel aux bons offices du gouvernement espagnol pour transmettre à Berlin la requête du gouvernement français. L'ambassadeur répondit ne pas douter que son gouvernement ne s'empressât de déférer au vœu de la France dans le malheur, promit de téléphoner sans délai, et ajouta qu'il s'était déjà ménagé un relai à Hendaye. Cette précaution prouvait qu'il avait déjà prévu ce dont il serait prié. "
" A minuit trente, écrit M. Paul Baudouin, je remets la note à M. de Lequerica... Il va téléphoner en clair à Saint-Jean-de-Luz, où deux attachés attendent au bout du fil. Ceux-ci se rendront à Irun et, de là, téléphoneront à Madrid. "
Ainsi, à 23 h. 30, le ministère Pétain est investi et une heure plus tard il y a déjà deux attachés espagnols sous pression à Saint-Jean-de-Luz, prêts à recevoir la requête de ce gouvernement ! On peut dire que la demande d'armistice était bien préparée ! Mais était-ce bien d'un armistice, c'est-à-dire d'une " suspension d'armes ", qu'il s'agissait ?
Dans la même nuit, le colonel Beigbeder, ministre espagnol des affaires étrangères, reçoit donc téléphoniquement la requête française. Il convoque aussitôt le baron von Stohrer, ambassadeur d'Allemagne, et lui en remet le texte pour qu'il le transmette lui-même à son ministre des affaires étrangères, Ribbentrop ; mission dont o von Stohrer s'acquitte par l'envoi du télégramme suivant, qui parviendra à Berlin au début de la matinée.
" N 1929 du 17. - Le texte de la note reçue par l'ambassadeur d'Espagne à Bordeaux des mains de M. Paul Baudouin est ainsi rédigé : "Le gouvernement français du maréchal Pétain demande au gouvernement espagnol d'agir aussi vite que possible comme intermédiaire auprès du gouvernement allemand pour lui demander de faire cesser les hostilités et de faire connaître ses conditions de paix (2). Le gouvernement français espère que dès qu'il aura reçu cette note le gouvernement allemand donnera des ordres à son aviation pour faire cesser le bombardement des villes. - Baudouin, ministre des affaires étrangères. " (3)
Ce message est complété par un second télégramme, reçu à Berlin à 10 h. 5 et dont le texte est le suivant :
" No 1930 du 17. - Référence télégramme 1929. - L'ambassadeur d'Espagne à Bordeaux complète son compte rendu sur la demande de paix française par le compte rendu télégraphique suivant :
" A minuit, M. Baudouin m'a téléphoné en me priant de me rendre immédiatement à la présidence, où il m'attendait. Je fus reçu par M. Charles Roux et introduit auprès de M. Baudouin. Ce dernier déclara qu'au moment le plus critique et le plus triste de l'histoire de France il désirait confier une mission décisive au gouvernement espagnol et en particulier au général Franco, que le maréchal avait en très haute estime. Étant donné que la poursuite de l'effusion de sang ne répondrait à aucun but militaire, le gouvernement français souhaitait que le gouvernement espagnol transmette en toute hâte à l'Allemagne la demande de faire cesser immédiatement les hostilités et en même temps de faire connaître ses conditions de paix. Je lui demandai de spécifier s'il voulait parler de conditions d'armistice ou de condition de paix, ou des deux. Il répondit que les conditions d'armistice étaient toujours, évidemment, un expédient temporaire, mais que le gouvernement français était intéressé à connaître les conditions de paix. - Von Stohrer. "
C'était donc bien la paix que, une heure après son investiture, le gouvernement du maréchal demandait à Hitler, considéré par conséquent comme le "vainqueur définitif ".
Du reste, le soir même, dans son allocution prononcée à la radio à 21 heures, M. Baudouin, après avoir exposé les raisons de la défaite, déclarait : "Voilà pourquoi le gouvernement présidé par le maréchal Pétain a dû demander à l'ennemi quelles seraient ses conditions de paix. "
Otto Abetz écrit dans ses Mémoires : "Le 17 juin, le gouvernement français n'avait pas demandé seulement la cessation des hostilités mais aussi les conditions de paix... Ce n'était pas qu'il confondît les deux choses. Quoi qu'il en soit il n'aurait fallu qu'un mot d’Hitler pour que ce dialogue politique entre Allemands et Français prît, à ce moment là, une tournure décisive. "
Dans un petit ouvrage paru en 1945 sans nom d'auteur mais dont M. Léon Noël, membre de la délégation française de Rethondes, a reconnu la paternité auprès de M. Paul Reynaud, on lit : "Avant leur départ les délégués (général Huntziger, président ; ambassadeur Léon Noël, généraux Parisot et Bergeret, amiral Le Luc) furent reçus à l'issue d'un conseil des ministres, rue Vital-Caries, à l'hôtel du préfet, par M. Albert Lebrun, entouré des membres du gouvernement. Ils firent préciser la nature et la portée de leur mission.
" Dans sa première communication au gouvernement espagnol le gouvernement français avait exprimé le désir d'obtenir du gouvernement allemand la cessation des hostilités et l'indication de ses conditions de paix. Le gouvernement allemand était demeuré muet sur la question des conditions de paix. En conséquence, en désignant les membres de la délégation française le gouvernement avait jugé prudent de ne pas parler de la paix et de se borner à qualifier ses représentants de " plénipotentiaires pour être informés des conditions de cessation des hostilités ".
" Au cours de la conférence qui se tint à la fin de la matinée du 20 juin, rue Vital-Caries, il n'en fut pas moins entendu que les délégués français devraient s'efforcer d'obtenir de la délégation allemande communication des propositions de paix du Reich. Les pouvoirs qu'ils reçurent du maréchal Pétain et de M. Baudouin, reprenant la forme primitive, les habilitèrent non seulement à prendre connaissance des conditions d'armistice, mais aussi à s'informer des conditions de paix allemandes. " (4)
Hitler formel : pas de conditions dé paix
Le lendemain 21 juin, à Rethondes, dans le wagon de l'armistice de 1918, lorsque le général Keitel, chef de l'O.K.W (Oberkommando der Wehrmacht) eut lu, en présence du Führer, le " préambule " de la convention d'armistice et distribué à nos délégués le texte de celle-ci, Hitler quitta le wagon et le général Huntziger remit à Keitel " les pouvoirs de la délégation française qui lui donnaient qualité pour prendre connaissance des conditions d'armistice et des conditions de paix ".
" Mais en ce qui touche aux conditions de paix, poursuit l'auteur de l'ouvrage en question, le colonel-général oppose un refus formel à la délégation française. Il ne s'agit pour l'instant que de fixer les conditions de l'armistice et nullement de la paix.
" A 20 heures, le général Huntziger veut parler (par téléphone) au général Weygand a Bordeaux. La conversation est singulièrement émouvante. Elle débute en ces termes : " Vous de-" vinez où je suis. Je suis dans " le wagon ! - Mon pauvre ami ! "
" Le général Huntziger indique tout de suite que la délégation allemande se refuse à communiquer les conditions de paix de l'Allemagne. Nous avons, poursuit-il, reçu un document de vingt-quatre articles qui forme un tout et ne peut être modifié. "
Ce récit est confirmé par les documents du Reich. Comme on le pense bien, la conversation téléphonique Huntziger-Weygand était écoutée par les Allemands. C'était le Dr Schmidt, interprète du Führer, qui s'était mis à l'écoute dans un véhicule de transmissions installé en lisière même de la clairière de Rethondes. Dans les archives du Reich on trouve le rapport d'écoute suivant :
" Le général Hutziger dit en premier lieu qu'il n'est pas parvenu à apprendre quoi que ce soit concernant les conditions de paix et que la délégation allemande a carrément refusé de discuter à ce sujet. Elle a simplement remis une convention d'armistice comprenant vingt-quatre -articles et à déclaré qu'aucune modification ne pouvait y être apportée. " (5.)
Pourquoi le gouvernement du maréchal voulait conclure une paix séparée
La séance fut alors suspendue pour permettre à la délégation française de prendre connaissance de la convention. Puis elle fut rouverte, sous la présidence cette fois du général Jodl, chef du Wehrmachtfuhrungsstab (état-major opérationnel de la Wehrmacht), en l'absence de Keitel. Un autre rapport des archives du Reich mentionne une nouvelle tentative faite alors auprès de Jodl.
" Le général Huntziger déclara qu'il avait pris connaissance des conditions allemandes, qu'il qualifia de dures et impitoyables. La carte jointe lui montrait que plus de la moitié de la France serait occupée. " C'est en outre, dit le " général français, une occupation " dont on ne voit pas la fin puis " qu'on ne sait rien du traité de " paix lui-même. " Il demanda donc si des détails sur les conditions de paix pouvaient lui être donnés, sans quoi la France s'embarquerait sur un chemin sans savoir où il aboutit... Jodl répondit: "L'énoncé des conditions de paix doit être " réservé à la conférence de la " paix. " (6.)
Tout ceci est confirmé d'un mot par le général Weygand quand il écrit dans ses Mémoires : " Le gouvernement allemand a formellement écarté tout échange de vues concernant les conditions de paix. " Donc cet échange de vues lui avait été demandé !
La principale raison de cette hâte française à engager des pourparlers de paix semble résider dans la conviction qu'avaient nos nouveaux gouvernants de la défaite imminente de l'Angleterre.
Dès le 8 juin 1940, à Montry, le général Weygand avait déclaré au général de Gaulle : " Quand j'aurai été battu ici, l'Angleterre n'attendra pas huit jours pour négocier ! "
Après la demande d'armistice, Charles Roux notait dans ses Mémoires : " L'idée s'insinuait dans nos sphères gouvernementales que notre demande en déterminerait une autre de la part du gouvernement britannique dans un délai pas très long... En haut lieu on m'affirmait : " Avant quinze jours le gouvernement britannique aura demandé l'armistice. Churchill sera renversé ou cédera le pouvoir. Le cabinet destiné à remplacer le sien est tout prêt. Ce sera un cabinet Halifax."
M. Paul Reynaud écrit de même : " Si le général Weygand a secondé le maréchal Pétain dans ses manœuvres, c'est parce qu'il était convaincu que l'Angleterre allait aussi succomber. A Tours, à Bordeaux, il l'a dit à son habitude en termes colorés : " Avant trois semaines l'Angleterre aura le cou tordu comme un poulet ! " A Vichy, il le répétera. Nombreux sont ceux qui l'ont entendu. " (7.)
A la fin de juin, l'amiral Darlan fera part à l'ambassadeur américain Bullitt de "sa conviction que la défaite de l'Angleterre n'était qu'une question de semaines" (8).
Quant aux deux géants : l'Amérique et la Russie, l'idée qu'ils pussent entrer en guerre dans le camp allié était repoussée comme invraisemblable par nos grands chefs. L'Amérique était " neutraliste ", disaient-ils, et la Russie était, selon le général Weygand, " alliée " à l'Allemagne. Et l'amiral Darlan ajoutait que Hitler la liquiderait en quelques semaines quand il le voudrait !
Puisque Hitler était le vainqueur sans appel et qu'il allait modeler l'Europe à sa guise, il fallait faire la paix avec lui pour obtenir un traitement prioritaire de faveur en devançant la " perfide Albion " avec laquelle le Führer n'avait que trop tendance à s'entendre ! Pierre Laval aurait déclaré à Bordeaux, le 24 juin : " La pire défaite que nous pourrions essuyer serait que des pourparlers s'engagent entre l'Angleterre et le Reich pour conclure la paix. La France ferait alors tous les frais de la guerre. " (9.)
En outre, il semblait évident que les conditions de paix qui seraient faites à la France par le Führer alors qu'il avait encore besoin d'elle seraient meilleures que celles qu'il lui imposerait dans l'ivresse d'une victoire générale.
Les raisons du refus de Hitler la France payera !
Les craintes de Pierre Laval n'étaient pas sans fondement ! Hitler avait toujours souhaité une alliance avec les Anglais, " frères de race germanique ". " A l'Allemagne la police du continent, aimait-il dire, à l'Angleterre celle des mers ! " Le 24 mai 1940, à Charleville, au P.C. de von Rundstedt, n'avait-il pas déclaré à ses généraux sidérés "qu'il était bien décidé à respecter l'intégrité de l'Angleterre et que son rêve serait de s'allier avec elle ".
Le 23 septembre 1940, le général Halder, chef d'état-major de l'O.K.H., notera dans son journal : " Au fond. Hitler n'a jamais abandonné l'idée de faire payer les frais de la guerre, non à l'Angleterre, mais à la France. "
Le 13 mai 1941, Ribbentrop déclarera à Mussolini : " L'idée du Führer est de se faire donner par les Français le maximum de facilités en vue de la victoire sur l'Angleterre, mais sans s'engager d'une façon quelconque à leur égard " (10).
Cette idée du Führer l'empêchera constamment, au cours de la guerre, de donner suite aux offres de collaboration militaire qui lui arriveront de Vichy. L'ambassadeur Ulrich von Hassel révélera par exemple, dans ses mémoires, à la date du 10 août 1940, que " le général Huntziger ayant offert d'entrer en guerre contre l'Angleterre en faisant attaquer Mossoul par l'armée de Syrie, la réaction du Führer fut défavorable, car il ne voulait pas mettre dans les mains de la France des atouts pour la conclusion de la paix " (11 ).
Peter Kleist a écrit : " Pourquoi avoir refusé la collaboration de la France, bien qu'elle l'eût offerte à plusieurs reprises et qu'elle se fût battue contre l'Angleterre à Mers-el-Kebir, à Dakar, en Syrie ? C'est l'une des plus grandes énigmes de la politique hitlérienne... Une explication s'impose : Hitler croyait pouvoir remporter une victoire facile en Russie, et il repoussa tout appui pour ne pas être gêné au moment de modeler l'avenir " (12).
A Nuremberg, l'amiral Raeder dira : " L'amiral Darlan m'a déclaré que sa plus grande joie serait de conduire sa flotte contre l'Angleterre... Au début de 1942, il était encore prêt à une telle coopération militaire, si le Führer acceptait de conclure un accord définitif avec la France. Malheureusement, le Führer ne put s'y résoudre, car il voulait laisser ouvertes toutes les possibilités d'exiger de la France des dédommagements plus ou moins importants, suivant qu'il pourrait, ou non. en obtenir de l'Angleterre " (13).
Le 7 mars 1942, Goebbels notait dans son journal : " Si nous leur offrions une paix acceptable, les Français de Vichy seraient, sous certaines conditions, disposés à prendre une part active aux hostilités. Le Führer n'en veut pas. car la situation n'est pas telle que nous ayons besoin de l'aide militaire française... Ce que nous devons faire, c'est éliminer définitivement la puissance politique et militaire française de l'échiquier européen. " Le 17 mai, il notait encore : " Les Français voudraient nous amener à conclure des préliminaires de paix. Nous ne pouvons y consentir car, dès qu'ils connaîtrons les exigences du Führer à leur endroit, tout cassera ! Il faut donc tenir les Français dans l'expectative. " Le 30 avril 1942. Goebbels écrira encore : " Si les Français savaient ce que le Führer a l'intention d'exiger d'eux, leurs yeux leur sortiraient de la tête ! Aussi est-il bon de garder pour le moment ces choses secrètes et d'essayer de tirer le plus possible de l'attentisme des Français. "
Le sort de la France les frontières de 1540
Mais quelles étaient donc ces exigences réservées jusqu'à la paix ? Le 20 octobre 1939 déjà, à von Papen qui lui suggérait de faire une offre de paix. Hitler répondit : " Non, mon cher Papen, car jamais nous ne retrouverons une occasion aussi magnifique de réviser enfin les traités de Westphalie ! " (14). Et, le 23 novembre 1939. Halder notait dans son journal : " But de l'opération : les frontières françaises de 1540 ! "
Le 20 mai 1940, jour où les Panzer atteignirent la mer à Abbeville, Jodl écrivait dans son journal : " Le Führer est hors de lui de joie ! Il se préoccupe du traité de paix, qui ne peut avoir qu'un sens : la restitution au peuple allemand des provinces qui lui ont été volées depuis quatre cents ans. " Quatre siècles avant 1940 ! Il s'agissait donc bien de nos frontières de 1540 !
A la fin de 1940. Hitler fera établir par le Docteur Stuckhart, secrétaire d'État, un projet qu'il mettra au point lui-même, pour la récupération des provinces de la " Mitteleuropa " ! D'après le Mémoire du conseiller Globke, le futur chef de cabinet du chancelier Adenauer, la frontière prévue par ce projet suivait la Basse-Somme, la lisière nord du Bassin parisien et de la Champagne jusqu'à l'Argonne, d'où, longeant la lisière ouest de l'Argonne, puis de la Franche-Comté, elle s'infléchissait au sud pour aboutir au lac de Genève ! (15).
On conçoit que, pour encourager les Français à signer l'armistice, dont, nous le verrons, il avait besoin, Hitler n'allait pas leur communiquer de telles conditions de paix ! Le " Préambule " lu par Keitel à Rethondes indiquait seulement, en termes vagues, que l'un des grands buts de l'armistice était de " créer les conditions d'une paix nouvelle dont l'objet essentiel était la réparation des torts causés par la force au peuple allemand ". Qui aurait pensé, en France, qu'il s'agissait non des torts causés vingt ans plus tôt par le traité de Versailles, mais de ceux causés trois siècles plus tôt par les traités de Westphalie !
(1) M. de Lequerica est mort le 9 juin 1963 à Bilbao.
(2) C'est nous qui soulignons.
(3) Documents on German Foreign Policy, tome IX, document no 459.
(4) Un témoignage : le dictat de Rethondes, Flammarion, 1945.
(5) Documents on German Foreign Policy, tome IX, document no 513.
(6) Documents on German Foreign Policy, t. IX, no 512.
(7) Au cœur de la mêlée, p. 927.
(8) William Langer, le Jeu américain à Vichy, p. 65.
(9) Les Dessous de l'armistice, pages 66 et 67.
(10) Nuremberg, t. XXIX, p. 36.
(11) Vom Anderen Deutschland, p. 160.
(12) Entre Hitler et Staline, p. 96.
(13) Nuremberg, t. XXXIX, p. 522.
(14) Von Papen, Mémoires, p. 293.
(15) Nuremberg, t. XXXVII, p. 220.
LE COLONEL A. GOUTARD
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