« Le mariage de Marx et de Keynes est au cœur du programme de Jean-Luc Mélenchon »

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Eric Berr : « Le mariage de Marx et de Keynes est au cœur du programme de Jean-Luc Mélenchon »

Entretien

Planification, investissements, fiscalité, dette, transition écologique, lutte contre les inégalités, protectionnisme… l’économiste Eric Berr, proche de la France insoumise, expose les bases intellectuelles des « Mélenchonomics ».

Christian Chavagneux, le 26 septembre 2026

1 ALTERNATIVES ECONOMIQUES

 
 

 

 

© Quentin Faucompré

Entretien avec

Entretien avec

Eric Berr

Maître de conférences en économie à l’université de Bordeaux et co-responsable du département d’économie de l’Institut La Boétie

La France est entrée en précampagne présidentielle et les propositions commencent à fuser de tous les bords politiques. L’économiste Eric Berr, proche de Jean-Luc Mélenchon, vient de publier un ouvrage intitulé Mélenchonomics. Pour une économie démocratique, écologique et populaire (Les Liens qui Libèrent).

Il y détaille la base intellectuelle du programme proposé par la France Insoumise et passe en revue ses principales orientations. L’occasion de l’interroger sur les justifications économiques du projet.

Les propositions économiques de LFI s’appuient sur une base théorique qui puise chez Marx et chez Keynes. Qu’est-ce qui vient de Marx ?

Eric Berr : De Marx, LFI reprend l’analyse en termes de rapports sociaux ainsi que sa conception matérialiste de l’histoire – le matérialisme historique – qui soutient que les conditions matérielles de production structurent les rapports sociaux et que l’histoire avance par leurs contradictions, portées par les luttes de classes.

Contrairement à l’approche dominante dans ma discipline, je considère que l’économie est politique, qu’elle s’inscrit dans des rapports entre groupes sociaux qui ont des intérêts divergents. L’objectif est donc de trouver une forme de compromis, toujours provisoire et remis en cause, qui favorise l’émancipation et assure une certaine cohésion sociale afin que tous les acteurs économiques acceptent de « jouer le jeu » économique.

Et chez Keynes ?

De Keynes, on retient évidemment le rôle central de l’Etat et, plus largement, des institutions publiques. C’est aussi l’opposition aux politiques d’offre, donc l’importance du rôle de la demande. L’investissement est le moteur de l’économie, en particulier l’investissement public : l’Etat impulse une direction et entraîne le secteur privé derrière lui. Il y a aussi la prise en compte de l’incertitude, donc des moyens de susciter la confiance. On peut dessiner les meilleures politiques économiques possibles, s’il n’y a pas de confiance, s’il y a trop d’instabilité, il ne se passera rien.

Ce mariage de Marx et de Keynes se retrouve au cœur du programme « L’Avenir en commun » et de ce que j’appelle les « Mélenchonomics » : une forme de keynésianisme écologique avec de la lutte des classes.

L’investissement privé joue donc un rôle clé ?

Oui, son rôle est de compléter et d’amplifier la dynamique créée par l’investissement public orienté vers la bifurcation écologique dans le cadre de la planification, qui est une méthode de gouvernement de long terme consistant à réorienter la production et la consommation. C’est le contraire d’une économie de marché qui raisonne surtout à court terme dans un cadre fixé. Ce n’est donc pas, non plus, le keynésianisme productiviste de l’après-guerre.

« Nos carnets de commandes ne se remplissent pas, nous n’avons pas de visibilité », expliquent en substance de nombreux chefs d’entreprise. C’est exactement ce à quoi ce type de politique veut répondre. Ce n’est pas une politique anti-entreprises ! Dans une logique keynésienne, l’investissement public donne de la visibilité au secteur privé, lui permet de prendre des risques, d’investir, d’embaucher et d’alimenter un cercle vertueux.

L’idée n’est pas que tout devienne public. Elle est de renverser la logique du néolibéralisme, où l’Etat se met au service du marché et des intérêts privés dominants

L’idée n’est pas que tout devienne public. Elle est de renverser la logique du néolibéralisme, où l’Etat se met au service du marché et des intérêts privés dominants. Nous sommes dans des économies mixtes, il y a du public et du privé, et il n’est pas question de supprimer l’initiative privée. En revanche, il convient de décider collectivement quels besoins nous voulons satisfaire en priorité. Les entreprises privées qui veulent participer à cette bifurcation de l’économie doivent pouvoir être aidées en priorité par une réorientation des aides publiques vers celles qui s’engagent dans la transition.

Pour la transition écologique, pourquoi ne pas faire confiance à la technologie ?

Parce que ce serait faire un pari d’apprenti sorcier. Le technosolutionnisme, c’est, en fait, demander uniquement à la technique de réparer les dégâts qu’elle a causés. C’est toujours promouvoir la croissance, mais repeinte en vert. Dire cela n’est pas être hostile à la technologie, c’est considérer qu’elle n’est pas la solution à tous nos problèmes.

Il peut y avoir des innovations utiles, mais on sait depuis William Stanley Jevons qu’elles provoquent souvent des effets rebond : par exemple, passer de la voiture thermique à la voiture électrique peut être positif pour les émissions de CO2, mais si c’est pour avoir beaucoup plus de voitures en circulation, la balance n’est pas forcément positive pour le climat.

Que faire pour lutter contre les inégalités ?

Il y a un levier assez simple à actionner : la fiscalité. Il faut remettre de la progressivité, non seulement pour corriger les inégalités, mais aussi pour dégager des recettes supplémentaires : un impôt sur le revenu et un impôt sur les sociétés plus progressifs, une taxe Zucman pour réduire les inégalités de revenus et surtout de patrimoine. Il faut aussi regarder les successions et le pacte Dutreil – dont les dérives sont désormais bien documentées – et repenser la fiscalité sur l’héritage.

La lutte contre les inégalités passe aussi par le renforcement des services publics, qui sont le patrimoine de ceux qui n’en ont pas. Les renforcer, c’est réduire les inégalités d’accès au savoir, à la santé, à la culture. C’est aussi redonner des perspectives de mobilité sociale dans des sociétés où l’ascenseur social est de plus en plus bloqué, et où la rente prend une place croissante.

Si l’on met l’économie au service des besoins, et ces besoins sont considérables, on ne pourra certainement pas tout financer par une réforme de la fiscalité : il faudra recourir à l’endettement

A plusieurs reprises dans le livre, vous dites que l’objectif principal de la politique économique ne doit pas être la réduction du déficit public. C’est toujours valable en cette fin de 2026 ?

Ce ne doit pas être la boussole unique, en effet, ce qui ne veut pas dire qu’il faut laisser filer les déficits. Si l’on met l’économie au service des besoins, et ces besoins sont considérables, on ne pourra certainement pas tout financer par une réforme de la fiscalité. Il faudra recourir à l’endettement. Il n’est donc pas impossible que le déficit s’accroisse dans un premier temps, parce que les dépenses précèdent les recettes. Mais l’impulsion donnée par les investissements publics pour la bifurcation écologique favorisera la reprise économique. Les recettes augmenteront et l’on pourra se replacer progressivement sur une trajectoire de réduction du déficit.

Même en partant d’un déficit supérieur à 5 % du PIB aujourd’hui ?

Oui. Il n’est pas impossible que, la première année, voire les deux premières, le déficit augmente un peu. L’objectif est qu’à la fin du quinquennat, on soit revenu sur une trajectoire où le déficit tend vers 3 % au lieu de continuer à filer. Ce sont les politiques d’austérité actuelles qui freinent l’économie et accroissent les déficits.

On a parlé du rythme d’augmentation de la dette publique. Revenons à son niveau : est-ce qu’il pose un problème ?

Tant que la dette publique trouve preneur, non. C’est le cas aujourd’hui : le ministre de l’Economie le dit, le gouverneur de la Banque de France le dit aussi, il n’y a pas de difficulté à placer la dette française. La question est de savoir à quel prix. Le plus important est que l’Etat français puisse honorer le service de la dette afin de maintenir la confiance des prêteurs. Ce n’est pas le stock en lui-même qui est décisif, c’est la capacité à payer les intérêts de la dette, ce qui suppose d’éviter que les taux d’intérêt explosent.

Si le niveau de la dette n’est pas en lui-même un problème, pourquoi vouloir en mettre une partie « au congélateur » ?

Mettre la dette détenue par l’Eurosystème « au congélateur » permet de réduire la dépendance aux marchés financiers. C’est cette dépendance qui pèse sur le niveau des taux d’intérêt, et qui peut poser un problème si un gouvernement Insoumis arrive au pouvoir et fait face à une attaque spéculative visant à entraver une politique de rupture avec le néolibéralisme.

Vous expliquez que les marchés financiers nous imposent des politiques libérales. Mais les créanciers de la France, ce sont AXA, des fonds de pension américains, la Banque du Japon, etc. À quel moment ces acteurs nous ont-ils imposé une politique économique précise ?

Ils ne disent évidemment pas : « Nous vous imposons telle politique. » Mais ils peuvent jouer sur les taux d’intérêt et créer une contrainte qui pousse les Etats à rester dans une logique d’austérité. En France et ailleurs, on observe une diversification des détenteurs de dette, avec notamment une présence croissante des fonds spéculatifs, ce qui ne présage rien de bon. Et, volontairement ou non, il existe chez les gouvernants cette idée qu’il faut faire attention, sinon « les marchés financiers vont nous taper sur les doigts ». Les marchés ont une dimension disciplinaire.

Une politique de gauche qui s’attaque aux patrimoines et aux revenus des créanciers privés peut susciter la réaction des marchés financiers

Mais l’exemple des 35 heures montre qu’un gouvernement peut mener une politique très contestée par le patronat sans que les marchés fassent exploser les taux.

Oui, cela dépend des circonstances. Ce que les marchés n’aiment pas, c’est l’instabilité et le manque de visibilité. Et leur réaction ne vise pas uniquement des politiques de gauche − Liz Truss [Première ministre conservatrice du Royaume-Uni restée en poste moins de six semaines en septembre-octobre 2022, NDLR] en est un bon exemple. Emmanuel Macron aussi : la dissolution de 2024 a généré une instabilité politique croissante qui a entraîné une pression à la hausse sur les taux. Mais cela ne contredit pas mon argument : une politique de gauche qui s’attaque aux patrimoines et aux revenus des créanciers privés peut aussi susciter leur réaction.

Existe-t-il d’autres sources de financement que les marchés ?

Oui. Cela passe par un pôle public bancaire et, même à périmètre constant, par une redéfinition des missions de certains acteurs publics : la Caisse des dépôts et consignations, Bpifrance, La Banque postale. La Caisse des dépôts fait déjà beaucoup de choses, il ne s’agit pas de la fragiliser. Mais je pense, par exemple, que Bpifrance finance aujourd’hui des projets qui ne correspondent pas nécessairement à ce que devrait être la mission d’une banque publique d’investissement. Ce rôle devrait davantage être d’accompagner les investissements publics et privés qui s’engagent dans la bifurcation écologique.

La planification écologique trace un chemin sur dix, vingt ou trente ans. L’Etat doit faire en sorte que des investissements éminemment utiles – même peu rentables à court terme – soient financés

Le livre indique que les Mélenchonomics souhaitent une « reprise en main politique du crédit », notamment pour financer des investissements de transition jugés insuffisamment rentables par les financiers privés. N’est-ce pas fragiliser d’emblée ces banques publiques ?

L’idée n’est pas qu’elles financent uniquement des projets non rentables. Il faut trouver un équilibre et diversifier leurs missions. Quand je parle de reprise en main politique du crédit, je veux dire qu’il ne faut pas laisser les marchés financiers décider seuls de ce qui doit être financé, car ils ne financeront que ce qui est économiquement rentable à court terme. La planification écologique trace un chemin sur dix, vingt ou trente ans. L’Etat doit donc faire en sorte que des investissements éminemment utiles – même peu rentables à court terme – soient financés.

C’est presque gaulliste !

Oui, il y a quelque chose d’assez gaulliste, parce qu’il y a aussi l’idée de retrouver une forme de souveraineté économique : dans le financement, et dans le choix de ce que l’on produit. On ne peut évidemment pas tout produire, mais certaines productions sont indispensables à notre souveraineté. Et si les détenteurs de la dette sont principalement nationaux, cela renforce aussi notre souveraineté dans la gestion de la dette. C’est l’une des raisons pour lesquelles le Japon peut supporter un ratio de dette publique très élevé.

Pour relocaliser la production, vous proposez un « protectionnisme solidaire », négocié avec nos partenaires. De quoi s’agit-il ?

Je suis assez d’accord avec ce qu’a proposé le Premier ministre canadien Mark Carney dans son discours de Davos : l’idée d’une coalition de puissances intermédiaires capables de peser face aux géants américain et chinois. Il faut accepter le fait que nous ne sommes plus une grande puissance. Mais plusieurs puissances moyennes qui s’accordent peuvent peser davantage.

L’idée est d’avoir des échanges extérieurs qui ne reposent plus principalement sur la compétition effrénée, mais davantage sur la coopération pour organiser des échanges mutuellement bénéfiques. La coopération peut aussi prendre d’autres formes : faire ensemble ce que l’on a su faire avec Airbus, par exemple. On peut imaginer des associations entre pays qui mettent en commun leurs forces pour atteindre un objectif partagé, sur le numérique par exemple, pour réduire notre dépendance aux Gafam.

Vous réclamez de sécuriser l’accès à une énergie stable et prévisible. Comment fait-on ?

Cela peut passer, par exemple, par une sortie du marché européen de l’électricité tel qu’il fonctionne aujourd’hui. Est-ce que cela fonctionnait plus mal lorsque nous avions un monopole public d’EDF et un prix fixé par l’Etat ? Non, au contraire. L’énergie est un outil économique, mais aussi un outil politique, essentiel pour les entreprises comme pour les ménages. Il est donc légitime d’avoir un contrôle politique plus fort.

Et si les traités européens posent problème, il faudra recourir dites-vous à de la « désobéissance ciblée ». Jusqu’où ?

Nous chercherons toujours à poser le débat avec nos partenaires afin de trouver un accord pour faire évoluer les règles. S’il y a une fin de non-recevoir majoritaire, on regarde avec quels pays on peut construire une coalition et, sur des sujets jugés essentiels, on peut décider de ne pas appliquer certaines règles.

Il existe déjà des domaines dans lesquels on peut déroger à des règles européennes pour des raisons environnementales ou au nom d’un intérêt vital. Je ne dis pas que c’est simple : il s’agit toujours de construire un rapport de force. Et si le rapport de force n’est pas favorable, si l’on juge l’enjeu vital, on désobéit. Je pense que cette désobéissance est peut-être moins difficile à assumer aujourd’hui qu’il y a quelques années.

Pourquoi ?

Prenons l’exemple des règles budgétaires : les nouveaux principes adoptés en 2024 constituent un assouplissement par rapport à la focalisation exclusive sur les 3 %, ils donnent davantage de marges de manœuvre. Et la Commission a elle-même montré, pendant le Covid, qu’un ensemble de règles présentées comme intangibles pouvaient être suspendues lorsqu’une situation exceptionnelle l’exige. Les institutions européennes savent adapter leurs règles lorsqu’elles l’estiment nécessaire.

Les questions économiques seront au cœur de la campagne, contrairement à 2022, où il n’y avait pas eu de grand débat sur les alternatives économiques

Comment voyez-vous la campagne à venir ?

J’ai l’impression que les questions économiques seront au cœur de la campagne. Parce qu’on arrive à la fin des deux mandats d’Emmanuel Macron, un besoin de renouvellement se fait sentir. Et parce qu’en 2022, beaucoup considéraient qu’il y avait très peu de chances que Jean-Luc Mélenchon ou Marine Le Pen puissent gagner. Il n’y avait donc pas eu un grand débat sur les alternatives économiques. En revanche, quand le Nouveau Front populaire s’est créé en 2024, tout le monde s’est penché sur son programme économique et, pendant la campagne législative, il a été très attaqué sur ce terrain.

Cette fois-ci, on peut avoir le sentiment que plusieurs candidatures proposant des orientations très différentes peuvent être compétitives, même si le programme du RN reste ancré dans le néolibéralisme. Cela pousse leurs adversaires à chercher davantage à les déstabiliser et à les décrédibiliser sur les questions économiques.

S’ajoute à cela une situation économique dégradée : pouvoir d’achat en baisse, salaires bloqués, inégalités, pauvreté, inflation alimentaire… Ce sont des phénomènes très concrets qui impactent la vie quotidienne de nombreuses personnes. Les questions économiques apparaissent d’ailleurs toujours en tête des préoccupations dans les enquêtes d’opinion.