ELUCID 25/09/2026
L’Occident terroriste, dont la version française a été publiée en 2015, est un ouvrage né d’une série d’entretiens entre les deux auteurs Noam Chomsky et André Vltchek. Ils y explorent l’histoire des crimes commis par les États occidentaux à l’égard du reste du monde, et la façon dont l’Occident est longtemps parvenu à les dissimuler et à maintenir, à ses propres yeux sinon aux yeux de tous, une apparence de supériorité morale par rapport à ses adversaires, dont les travers, à l’inverse, sont constamment exagérés.
Par « Occident », les auteurs entendent principalement, mais pas uniquement, les États-Unis ; ce sont surtout leurs intérêts que les crimes contemporains de l’Occident visent à protéger.
Les deux auteurs ont, chacun à leur façon, expérimenté la manière dont le bloc occidental a dévasté, et continue de dévaster, le reste du monde. Là où Chomsky est un intellectuel dont les recherches l’ont conduit à cette conclusion, Vltchek est un journaliste qui a observé la situation sur le terrain. S’ils ne tombent pas toujours d’accord, les deux auteurs s’accordent néanmoins sur les grandes lignes : le caractère criminel des activités colonialistes et néocolonialistes de l’Occident, ainsi que les énormes efforts déployés par ce dernier, jusqu’à aujourd’hui, pour dissimuler ces crimes, ou bien en transférer la responsabilité sur d’autres acteurs.
L’ouvrage explore d’innombrables exemples des crimes de l’Occident à travers le monde, continent par continent. Il souligne à quel point la majeure partie de la responsabilité pour les crimes de l’ère contemporaine pèse sur les épaules des États-Unis, bien que ceux-ci aient construit leur hégémonie sur les empires coloniaux européens déclinants, qui ne sont pas absous de leur propre part de responsabilité. Les auteurs mettent également en avant la façon dont l’Occident dresse une véritable légende noire autour de ses adversaires, notamment les Soviétiques, tout en passant sous silence l’ampleur des massacres dont il est lui-même responsable, et dont, dans certains cas, presque personne n’a connaissance.
Si les deux auteurs s’opposent sur la question de savoir s’il convient de conserver l’espoir que les choses s’amélioreront – Chomsky faisant preuve d’un optimisme obstiné, Vltchek estimant les perspectives futures très sombres – ils s’accordent sur deux choses : d’une part, l’hégémonie américaine a atteint son apogée en 1945 et n’a fait que se contracter depuis, ce qui explique d’ailleurs les innombrables techniques imaginées et appliquées par les Américains pour s’accrocher à leur pouvoir ; et d’autre part, il existe des lueurs d’espoir, des constats positifs de territoires qui échappent peu à peu à l’emprise américaine.
Biographie de l’auteur
Noam Chomsky (1928-) est un linguiste américain et professeur émérite de linguistique au Massachusetts Institute of Technology, où il a enseigné durant l’intégralité de sa carrière. Également connu pour son activisme politique et sa critique de la politique étrangère et des médias américains, il s’affiche comme un sympathisant de l’anarcho-syndicalisme. Entre autres, il fustige l’utilisation du terme « terroriste » qui, selon lui, permet aux gouvernements de se dédouaner de la dimension terroriste de leurs propres politiques. Il est également un fervent défenseur de la liberté d’expression. Très apprécié par l’extrême gauche, Noam Chomsky est soumis à de vives critiques de la part des libéraux et des partisans de la droite américaine. Il reste pourtant reconnu comme l’un des plus grands intellectuels vivants, ayant notamment reçu de nombreux diplômes honorifiques des plus grandes universités au monde.
André Vltchek (1963-2020) était un journaliste et réalisateur soviétique, naturalisé américain. Il était spécialisé dans la couverture de conflits armés, ses articles étant publiés dans de nombreux médias à travers le monde. Il avait également réalisé plusieurs documentaires. Son travail était connu pour sa tendance à explorer les enjeux les moins immédiatement visibles des problématiques internationales contemporaines, notamment lorsque des intérêts occidentaux étaient impliqués.
Avertissement : Ce document est une synthèse de l’ouvrage de référence susvisé, réalisé par les équipes d’Élucid ; il a vocation à retranscrire les grandes idées de cet ouvrage et n’a pas pour finalité de reproduire son contenu. Pour approfondir vos connaissances sur ce sujet, nous vous invitons à acheter l’ouvrage de référence chez votre libraire. La couverture, les images, le titre et autres informations relatives à l’ouvrage de référence susvisé restent la propriété de son éditeur.
Plan de l’ouvrage
I. L’héritage funeste du colonialisme
II. Quand l’Occident dissimule ses crimes
III. Propagande et médias
IV. Le bloc soviétique
V. L’Inde et la Chine
VI. L’Amérique latine
VII. Le Moyen-Orient et le Printemps arabe
VIII. L’espoir malgré la dévastation
IX. États-Unis : une puissance en déclin ?
Synthèse de l’ouvrage
Chapitre I. L’héritage funeste du colonialisme
De tous les crimes de l’Occident, le colonialisme est certainement celui qui fait le plus consensus concernant son ampleur et ses conséquences, y compris depuis 1945. Les auteurs relèvent entre 50 et 55 millions de morts, victimes directes du colonialisme et néocolonialisme occidentaux depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale – sans compter les décès à mettre sur le compte des conséquences des guerres, coups d’État et famines orchestrées par les puissances coloniales depuis cette date, et sans même évoquer les victimes antérieures à cette date, dont le total, bien plus élevé, est difficile à déterminer avec précision. Le génocide systématique des Amérindiens depuis 1492 en est un exemple flagrant, et pourtant très peu discuté, et même activement occulté de la mémoire collective, voire de la recherche académique. L’existence de ce génocide et son ampleur sont sans cesse minimisées.
Certaines conséquences de la colonisation tuent encore aujourd’hui : les auteurs relèvent que six millions d’enfants meurent chaque année faute de soins, dont l’écrasante majorité dans des États anciennement colonisés, là encore sans que personne ou presque n’en entende parler ni ne s’en indigne. On retrouve une logique semblable dans la disparition progressive du territoire de nombreux États insulaires, notamment dans le Pacifique, grignotés par la montée des eaux. Les auteurs introduisent le concept de « non-personnes », emprunté à George Orwell, pour désigner les milliards d’humains dont le destin est totalement indifférent au regard des États occidentaux, de leurs politiciens et de leurs médias. Bien qu’aussi humains que les Occidentaux, eux et leurs souffrances sont complètement invisibilisés. Ce n’est pas un hasard : se focaliser sur eux n’est pas dans l’intérêt des puissances dominantes, et le système occidental est conçu pour protéger leurs intérêts.
Même après la décolonisation, ce phénomène d’invisibilisation des crimes dont l’Occident est coupable ou complice demeure : on peut ainsi mentionner les 6 à 10 millions de victimes, depuis 1994, des massacres dans l’est de la République démocratique du Congo, orchestrés par le Rwanda et l’Ouganda avec l’approbation d’intérêts occidentaux focalisés sur les ressources minières dont la RDC regorge. Certains cas ont été trop flagrants pour passer inaperçus, à l’instar de la guerre du Vietnam, qualifiée par les auteurs comme étant le « pire » des crimes commis par l’Occident depuis 1945. Les ordres donnés par les responsables américains, en particulier, dévoilent une claire intention génocidaire. Sans compter que les dégâts causés par la guerre du Vietnam ne se limitent pas au seul Vietnam, loin de là : le Laos et le Cambodge, en particulier, ont aussi eu à souffrir de terribles bombardements ; et au Cambodge, notamment, il a été démontré que cette dévastation a joué un rôle déterminant dans l’arrivée au pouvoir des Khmers rouges, de sinistre mémoire.
Le fait que cette invisibilisation des crimes du colonialisme persiste encore aujourd’hui dans les anciennes puissances coloniales n’est pas un hasard, mais le produit d’une campagne active visant à les faire oublier. Encore aujourd’hui, le colonialisme y est présenté comme une entreprise moralement ambigüe, mais civilisatrice avant tout. Pire encore, même dans certaines anciennes colonies, cette rhétorique demeure vivace, démontrant le caractère insidieux des efforts de l’Occident pour effacer les atrocités du colonialisme de la mémoire collective.
Chapitre II. Quand l’Occident dissimule ses crimes
Même au-delà des considérations strictement liées au colonialisme, l’Occident cherche toujours à minimiser l’ampleur de sa propre monstruosité, et à l’inverse, à essayer d’exagérer celle de ses adversaires – voire, à l’occasion, à tenter de persuader que ses adversaires sont responsables de ses propres crimes. Le Livre noir du communisme, paru en 1997, est un ouvrage qui a connu un franc succès, et qui s’est attelé à répertorier le nombre de victimes humaines dont il convenait de tenir pour responsables les divers régimes communistes du XXe siècle. Il conclut en avançant le chiffre de 100 millions de morts au total. Les auteurs soulignent que ces chiffres ont tendance à omettre certaines informations importantes ; notamment, dans les cas des dizaines de millions de morts consécutifs aux famines ayant eu lieu en Chine lors du « Grand bond en avant », les auteurs du Livre noir du communisme se sont bien gardés de prendre en compte les conséquences de l’occupation japonaise de larges pans du territoire chinois, et ses effets à très long terme sur l’infrastructure et l’agriculture du pays.
Mais même en admettant ce chiffre de 100 millions de morts, en le reprenant sans le critiquer, il est saisissant de voir à quel point ce chiffre est partagé, connu de tous, là où les victimes du capitalisme libéral ne sont jamais décomptées. Le chercheur indien Amartya Sen, comparant l’Inde et la Chine entre la fin des années 1940 et 1979, a ainsi décompté que près de 100 millions d’Indiens sont décédés, durant cette période, faute de réformes sanitaires et éducatives suffisantes et de programmes d’aides aux zones rurales. Durant cette période, tous les 8 ans, l’incompétence du gouvernement indien, démocratique, tuait autant d’humains que l’incompétence du gouvernement chinois en a tué durant toute la durée de la grande famine. Inutile de dire que ces chiffres n’ont jamais été relayés en Occident, et que cet aspect des travaux d’Amartya Sen, pourtant prix Nobel d’économie en 1998, demeure largement inconnu.
De fait, qui, en Occident, se soucie des Indiens ? Les auteurs renvoient au traité de San Francisco de 1951, qui a mis fin à l’occupation américaine du Japon. Sous injonction américaine, le traité ne prenait en compte que les crimes japonais commis après l’attaque de Pearl Harbor, fin 1941 ; alors que la guerre faisait rage en Chine depuis déjà dix ans, lorsque l’attaque a eu lieu. L’intention était de punir le Japon pour les crimes commis à l’encontre des Américains ; le sort des Asiatiques, en fin de compte, les intéressait peu. Là encore, on en revient à la notion de « non-personnes ». Les Américains sont coutumiers de ce genre de manipulation du droit international : ils se sont ainsi ménagé un véritable régime spécial devant la Cour internationale de Justice, cherchant à s’assurer d’y être attraits aussi peu que possible ; et même lorsqu’ils le sont, et qu’ils sont condamnés par la Cour, comme en 1986 dans l’affaire Nicaragua c. États-Unis, ils ignorent purement et simplement le jugement de la Cour. La justice internationale ne saurait être dirigée contre les Occidentaux, après tout ; seulement contre leurs ennemis.
Cette asymétrie extrême peut donner lieu à des épisodes tout simplement ubuesques. Ainsi, la même semaine de novembre 1989, l’opposant tchèque Vaclav Havel se voyait érigé en véritable héros par l’Occident pour son combat contre l’oppression soviétique dans son pays ; tandis qu’au San Salvador, dans l’indifférence générale, six jésuites impliqués dans la résistance contre le régime salvadorien, soutenu par les États-Unis, ont été tués par des militaires formés sur le territoire américain. Dans les deux cas, Vaclav Havel et les jésuites ne faisaient que défendre leur peuple contre la tyrannie. L’un a été couvert de gloire, les autres froidement assassinés. L’un se battait contre un ennemi de l’Occident, les autres se battaient contre l’Occident, d’où leurs destins divergents.
Chapitre III. Propagande et médias
L’un des auteurs, Vltchek, partage un constat qui devrait être considéré comme particulièrement alarmant : à plusieurs reprises, il a constaté qu’il se sentait beaucoup plus libre de s’exprimer dans ses interviews aux chaînes d’État chinoises et iraniennes que dans les studios de la BBC. À plusieurs reprises, il a critiqué les gouvernements chinois et iraniens, et ses propos ont été fidèlement et intégralement diffusés. À l’inverse, lorsque la BBC lui a proposé de participer à un débat sur la Chine, la chaîne l’a sommairement exclu du débat après avoir lu un résumé de ses arguments. Les auteurs ne remettent pas en cause l’existence de la propagande dans les régimes qualifiés par l’Occident d’« autoritaires » ; mais ils soulignent le danger de considérer qu’il n’existe pas de propagande en Occident. La propagande y est tout aussi omniprésente ; mais elle avance masquée, se présentant sous les traits d’une information libre et indépendante, alors même que la diversité des médias a peu à peu disparu, jusqu’à l’extrême homogénéité de la presse occidentale qu’on observe aujourd’hui…
Le citoyen soviétique savait bien qu’on lui servait constamment de la propagande ; le citoyen occidental, en revanche, n’en est absolument pas conscient, et c’est cela qui rend la propagande occidentale aussi puissante. Vltchek, lui-même originaire de la Tchécoslovaquie communiste, considère même que le citoyen du bloc de l’est était certainement mieux informé que les citoyens occidentaux, grâce à son scepticisme instinctif envers l’information qui lui était présentée ; là où le citoyen occidental est stupidement persuadé d’être libre et bien informé. Sans compter qu’il a aussi pu constater que les librairies chinoises regorgent de littérature capitaliste ; alors qu’étrangement, en Occident, se renseigner sur la théorie économique chinoise est remarquablement difficile…
Chomsky met quant à lui en évidence un phénomène pernicieux, très utilisé dans les médias occidentaux pour s’assurer que le débat ne sorte jamais de paramètres strictement contrôlés et ne s’aventure sur aucun terrain dangereux. Il s’est souvent vu reprocher d’être incapable de s’exprimer de façon suffisamment concise pour que ses interventions puissent tenir entre deux pages de publicité. Cette exigence de concision est évidemment à l’avantage du système et de ses mensonges : se borner à confirmer les présupposés des auditeurs prend beaucoup moins de temps que de tenter de les remettre en question. Ce déséquilibre est structurel et intentionnel, et contribue à museler la contradiction. Cette tendance à faire taire les points de vue dissidents va beaucoup plus loin en période de guerre : les médias de l’ennemi sont perçus comme des cibles légitimes – évidemment, après tout, ils répandent de la propagande ! – et personne ne semble s’en émouvoir, bien qu’il s’agisse indiscutablement de cibles civiles. Ainsi, lors de la bataille de Falloujah, en 2004, un hôpital a été occupé par l’armée américaine pour l’empêcher d’émettre des rapports sur les victimes civiles de l’opération, qui pourraient nuire à l’image des États-Unis…
De façon plus structurelle, la publicité et l’industrie des relations publiques, toutes deux nées aux États-Unis, forment aujourd’hui l’une des fondations structurelles du capitalisme américain, et elles ne sont rien de plus que des usines à propagande visant explicitement à créer des consommateurs – et, dans le cas des campagnes électorales, des citoyens – aussi mal informés que possible. Une véritable industrie du mensonge destinée à modeler le comportement des individus, qui, avec l’avènement d’Internet, a désormais accès à un formidable nouveau terrain de jeu, notamment en parvenant, grâce au développement des théories complotistes, à rediriger la méfiance très légitime des Occidentaux envers leurs gouvernements vers des issues stériles.
Chapitre IV. Le bloc soviétique
La propagande occidentale ne se préoccupe pas seulement de dissimuler les crimes de l’Occident, mais également de dépeindre ses adversaires de la façon la plus noire possible. Les auteurs font ainsi preuve de beaucoup de méfiance à l’égard du récit généralement rapporté en Occident concernant le bloc soviétique. Vltchek en particulier prend avec des pincettes les dissidents d’Europe de l’est comme Vaclav Havel ou Milan Kundera. Sans remettre en cause la réalité de l’oppression qu’ils ont subie, il remarque qu’ils étaient généralement issus de l’élite de leur pays, et se sont bien gardés d’exprimer la moindre critique à l’égard du régime capitaliste depuis qu’ils vivent en son sein.
Les auteurs tentent d’effectuer un certain rappel à la réalité, concernant les véritables conditions de la répression soviétique en Europe de l’Est, par comparaison à, par exemple, l’oppression subie par les populations d’Amérique latine, d’Asie et d’Afrique sous le joug de dictatures pro-occidentales. Notamment, en tant que Tchécoslovaque lui-même, Vltchek remarque que l’invasion soviétique de la Tchécoslovaquie, en 1968, s’est effectuée quasiment sans faire de victime. Son propre père a déchiré sa carte du parti communiste devant les autorités après l’invasion, et n’a subi aucune autre conséquence que la perte de son poste d’universitaire. Un geste équivalent accompli sous la dictature salvadorienne et chilienne aurait résulté en sa mort et celle de toute sa famille. Chomsky rappelle également que l’Union soviétique, à l’inverse des empires occidentaux qui vampirisent les territoires sous leur contrôle au seul profit de la métropole, avait tant investi dans ses satellites du Pacte de Varsovie que certains de ces États étaient devenus proportionnellement plus riches que l’URSS elle-même ; et qu’une certaine sécurité économique et sociale y régnait. Il voit dans ce constat l’une des explications de l’« ostalgie » qui est longtemps demeurée vivace dans de larges pans de la population de l’Europe de l’est après la chute de l’URSS, en dépit du fait que le régime soviétique était sans nul doute répressif.
Au-delà de la seule Europe de l’Est, les auteurs soulignent également le rôle clé de l’URSS dans de nombreuses luttes de libération nationale et dans l’aide au développement des pays du tiers monde. Ces aspects de l’histoire du bloc soviétique ont été effacés autant que possible par la propagande occidentale, dans le but de disqualifier toute velléité de faire réapparaître un système socialiste en ne présentant que les aspects répressifs et critiquables du régime soviétique, plutôt que ses réussites. Le phénomène dépasse largement le cadre de la seule URSS : les États-Unis ont ainsi déployé une énergie considérable à marginaliser Cuba, à nier les réussites du régime cubain en matière d’assistance aux luttes contre le régime d’apartheid sud-africain en Angola et en Namibie, ainsi qu’en matière de santé, le système de santé cubain étant remarquablement efficace en dépit des sanctions américaines colossales qui pèsent sur l’île depuis des décennies. Même sur des territoires envahis par l’URSS, comme l’Afghanistan, l’effet positif de certaines politiques était notable, et a été passé sous silence par l’Occident. Ainsi, en Afghanistan, la période d’occupation soviétique a coïncidé avec l’apogée des droits civiques, et notamment des droits des femmes, dans le pays ; ce dont aucun média occidental n’a jamais voulu témoigner.
Chapitre V. L’Inde et la Chine
L’Inde, présentée comme une démocratie « à l’occidentale », la plus grande du monde, est souvent opposée à la Chine dans les récits de la propagande occidentale, et bénéficie d’un traitement médiatique très favorable. Les travaux déjà évoqués d’Amartya Sen démontrent à eux seuls à quel point un point de vue aussi favorable est peu justifié, mais les auteurs vont plus loin dans leur critique de l’État indien, qu’ils considèrent ni plus ni moins que comme un « État raté ». De fait, de nombreuses failles peuvent être observées. Outre le maintien d’un système de castes d’un autre âge, le caractère universel de la corruption, et notamment la corruption électorale, la question des violences d’État dans le Cachemire et celle des violences intercommunautaires – les auteurs mentionnent notamment les pogroms antimusulmans dans l’État du Gujarat, en 2002 – le pays est plus généralement gangrené par une mentalité ultranationaliste. Le soutien occidental à l’Inde s’explique par sa position de contrepoids stratégique face à la Chine, et ne traduit en rien la réalité de la situation dans le pays.
À l’inverse, l’Occident a pour habitude de considérablement dénigrer la Chine. Vltchek puise dans sa propre expérience de journaliste ayant beaucoup voyagé à travers la Chine, y compris dans les zones rurales, pour contrer le récit occidental traditionnel. Il y décrit à quel point, même dans des coins reculés du pays, l’infrastructure s’est formidablement améliorée, en l’espace d’une trentaine d’années, et s’approche du niveau des pays à hauts revenus. La planification centrale demeure très forte, le souci du long terme et de l’infrastructure prime sur celui de l’enrichissement immédiat, ce qui lui permet de réfuter l’idée, commune en Occident, selon laquelle la Chine ne serait plus qu’un pays capitaliste comme les autres. De fait, il observe que les mouvements de protestations qu’il a pu observer en Chine ne réclament en aucun cas l’instauration d’un capitalisme à l’occidentale, mais au contraire, un accroissement des droits et libertés au sein du système socialiste.
Chapitre VI . L’Amérique latine
L’Amérique latine est souvent perçue comme le pré carré des États-Unis, qui ont depuis longtemps l’habitude de placer leurs pantins à la tête des différents pays de la région. Mais précisément de ce fait, il s’agit de la région du monde la plus susceptible de résister à l’hégémonie américaine ; et pour les auteurs, la vague de gauche qui semble avoir déferlé sur le continent depuis les années 2000 est un signe très encourageant. En l’espace de quelques années, presque tous les pays hispanophones et lusophones d’Amérique du Sud, à l’exception du Pérou, du Paraguay et de la Colombie, ont vu l’arrivée au pouvoir de gouvernements progressistes. La solidarité qui s’est développée entre eux leur confère une résilience face aux tentatives d’interventions de Washington ; et la mise en place d’organisations internationales rassemblant les pays d’Amérique latine et excluant les États-Unis offre le potentiel d’une pérennisation de cette situation.
Les États-Unis, cependant, ne semblent pas disposés à renoncer à leur « droit d’ingérence » dans la région. Même sous l’administration Obama, au moins deux coups d’État ayant bénéficié du soutien au moins tacite de Washington ont eu lieu, au Honduras et au Paraguay. Et bien sûr, par le passé, les conséquences des activités américaines dans la région ont été particulièrement lourdes. Au travers des coups d’État, bien sûr : on peut notamment penser à la façon dont le Chili, même longtemps après la fin de la dictature de Pinochet, a du mal à tourner la page de cette période traumatisante de son histoire et à mettre en place de nouvelles réformes progressistes. Mais parfois, l’interventionnisme américain prend des formes plus tangibles, comme au Panama, où l’invasion américaine de 1989, véritable expédition punitive contre un président insuffisamment soumis aux intérêts de Washington, s’est soldée par plusieurs milliers de victimes, hâtivement enterrées et oubliées de tous, en Occident.
Chapitre VII. Le Moyen-Orient et le Printemps arabe
Le Moyen-Orient a fait les frais de l’interventionnisme occidental bien longtemps avant les frasques des États-Unis dans la région. Après la fin de la Première Guerre mondiale et la chute de l’Empire ottoman, le territoire a été soumis au colonialisme franco-britannique. Les rébellions arabes et kurdes dans la région ont été violemment réprimées, dans les années 1920. Plus significatif encore, des responsables politiques britanniques avaient ouvertement revendiqué le droit de bombarder les « tribus non civilisées ». Assez vite après la Seconde Guerre mondiale, toutefois, le colonialisme européen a été remplacé, dans la région, par le néocolonialisme américain. Dès 1953, le renversement de Mossadegh, en Iran, s’effectue principalement au bénéfice des États-Unis, les Britanniques se retrouvant supplantés.
Les Américains ont toutefois perpétué une tactique déjà utilisée par le Royaume-Uni dans la région, une tactique dont ils se sont depuis mordu les doigts : le soutien à l’islam radical. Les extrémistes étaient en effet perçus comme plus inoffensifs, et plus disposés à autoriser l’exploitation par l’Occident des ressources naturelles du Moyen-Orient, que d’autres groupes comme les communistes – naturellement – ou les nationalistes arabes. Ainsi en a-t-il été des moudjahidines afghans, dès les années 1970, et avant même l’invasion soviétique du pays – invasion qui a servi de premier terrain de formation aux islamistes radicaux du monde entier. Le soutien occidental à l’islam radical n’a toujours pas disparu : les pétromonarchies du Golfe demeurent les États musulmans les plus fondamentalistes, et sont pourtant des alliés de l’Occident. L’opposition à Bachar el Assad, lors de la guerre civile syrienne, était également un vivier d’islamistes radicaux, responsables de nombreux massacres, dont certains, comme celui de Houla en mai 2012, ont été attribués à tort au régime de Damas.
Quant aux autres États, Syrie mise à part, ayant traversé les troubles du Printemps arabe, si les révoltes ont pu produire certains acquis, l’Occident a généralement continué d’appliquer ses techniques classiques : un soutien au dictateur pro-occidental en place – Ben Ali en Tunisie, Moubarak en Égypte – jusqu’à ce qu’il devienne impossible de faire autrement, puis une tentative de conserver le contrôle sur le pays au travers d’un autre pantin. En Égypte, ce furent d’abord les Frères musulmans de Mohammed Morsi, puis les militaires du général al-Sissi. Certaines des révoltes du Printemps arabe, notamment au Sahara occidental, ont été entièrement passées sous silence par les médias occidentaux, car incompatibles avec le discours occidental classique. La rébellion des Sahraouis contre le Maroc ne pouvait pas être décrite en Occident comme un combat pour la liberté : le Maroc est pour l’Occident un allié bien trop précieux.
Enfin, se pose l’éternel problème du conflit israélo-palestinien, et du caractère dramatique qu’il a pris au fil des décennies du fait du soutien sans réserve apporté à Israël par les Américains. Les conséquences de ce conflit sont colossales, à l’échelle régionale : les tensions avec l’Iran, notamment, y sont largement dues, ainsi que les velléités iraniennes – d’ailleurs soutenues par une bonne partie de la population des pays arabes – d’acquérir l’arme nucléaire, pour rétablir un équilibre avec l’arsenal nucléaire israélien – même si la solution la plus saine, plébiscitée dans la région, mais à laquelle Washington et Tel-Aviv sont évidemment radicalement opposés, serait de déclarer le Moyen-Orient à jamais libre de toute arme nucléaire. La situation d’exception dont bénéficie Israël est directement responsable de la prolifération nucléaire dans la région. Quant à la situation en Palestine même, les auteurs estiment là encore que rien ne changera tant que Washington protégera Israël sans se poser de questions. La société israélienne elle-même soutient le processus de colonisation, il n’y a rien à en attendre ; seule une pression internationale libérée de l’obstruction américaine pourrait espérer obtenir des résultats.
Chapitre VIII. L’espoir malgré la dévastation
C’est peut-être sur la question de ce qu’il convient d’espérer, pour le futur des pays victimes des crimes de l’Occident, que les deux auteurs divergent le plus. Là où Chomsky revendique son optimisme, raisonnant que le monde ne peut que continuer à changer, les cicatrices à se refermer et le contexte de ces pays à évoluer de manière favorable, Vltchek, à la suite de ses nombreux voyages, dresse un portrait plus sombre de la situation, et a du mal à envisager comment les choses pourraient s’améliorer. De fait, l’expérience de Vltchek ne manque pas d’exemples susceptibles d’entretenir le pessimisme. En Asie du Sud-est, notamment, la démocratie est purement formelle, le pouvoir et la richesse étant détenus, dans des pays aussi différents que l’Indonésie, les Philippines ou la Thaïlande, par d’infimes minorités qui tiennent les rênes de leurs pays avec la complicité des Américains. Même des exemples antérieurement plus positifs, comme celui de Singapour, commencent à se dégrader, avec le démantèlement des plus minimales des protections sociales.
L’exemple le plus attristant reste cependant celui de l’Afrique, le continent le plus ruiné par l’Occident, dont l’exploitation a été systématisée de façon pérenne et est toujours en place. Les ressources du continent sont pillées, et les interventions occidentales régulières, souvent sous couvert de prétextes humanitaires ou antiterroristes, maintiennent les régimes de la région soumis aux intérêts de Washington et des anciennes puissances coloniales. L’exemple de la Somalie, en voie de stabilisation relative au début des années 1990, promptement détruite par les États-Unis et dont l’instabilité est soigneusement entretenue depuis lors, est un cas d’école de ce qu’il advient lorsqu’un État africain refuse de se soumettre ; aujourd’hui, la piraterie au large des côtes somaliennes, qui embarrasse tant l’Occident, est avant tout un produit de la misère des pêcheurs somaliens ruinés par le pillage de leurs ressources halieutiques.
Quelques victoires ponctuelles sont observables, notamment lorsque la pression internationale devient trop forte en comparaison des avantages que l’exploitation rapporte à l’Occident. On peut ainsi mentionner le cas du Timor oriental, dont l’occupation par l’Indonésie a fini par cesser – sur simple injonction du président Clinton, ce qui suffit à démontrer à quel point l’influence américaine est absolue… Et bien sûr, il faut mentionner la victoire des Sud-Africains sur le régime de l’apartheid. Mais même dans ce cas, la victoire reste en demi-teinte. La menace d’une fuite massive de capitaux a désarmé le nouveau pouvoir de l’ANC, qui n’a pas réussi à mettre en place de véritables réformes structurelles : si une nouvelle élite noire est apparue, la minorité blanche détient toujours la majeure partie des richesses, tandis que le reste de la population reste dans la misère. En dépit de ces sombres constats, et du fait que le monde semble partir dans la mauvaise direction, notamment en matière environnementale, Chomsky exhorte à résister à la tentation de l’inaction, qui garantit que le pire surviendra.
Chapitre IX. États-Unis : une puissance en déclin ?
Aujourd’hui, l’influence de l’Occident est surtout liée à la domination américaine sur le monde, domination solidement installée depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, alors que le reste du monde était en ruines et que les États-Unis contrôlaient la moitié de la richesse mondiale, toutes les voies maritimes et l’arme nucléaire. Mais ce moment a représenté l’apex de l’influence américaine. Depuis lors, elle n’a fait que décliner – très lentement, mais inexorablement, de plus en plus de territoires échappant les uns après les autres à l’hégémonie de Washington.
Les États-Unis ont déployé d’énormes efforts, notamment durant la Guerre froide, pour pacifier les territoires sous leur contrôle en détruisant les éléments « perturbateurs ». En Europe, les partis communistes, qui avaient mené les résistances nationales au fascisme et qui étaient en passe de prendre le pouvoir par les urnes, ont vu leurs opposants arrosés d’argent américain. Là où le communisme était trop puissant pour être contré lors des élections, des guerres civiles ont eu lieu, comme en Grèce, ou surtout en Indonésie, où la prise de pouvoir de Suharto, soutenue par les Américains et ayant causé des centaines de milliers de victimes, a constitué un véritable laboratoire économique et répressif, dont le modèle sera plus tard reproduit ailleurs, notamment au Chili de Pinochet. Et puis, bien sûr, il y a l’OTAN, structure imaginée non pas pour protéger l’Europe d’une attaque soviétique, mais surtout pour empêcher l’Europe de s’affirmer comme le troisième pôle qu’elle aurait pu revendiquer être à l’époque, une fois reconstruite. La preuve en est qu’après la chute de l’URSS, l’OTAN n’a pas été dissoute, mais s’est au contraire étendue vers l’est, en violation de promesses faites à l’URSS durant la réunification allemande. Depuis lors, l’OTAN, bien au-delà d’une simple alliance défensive, a étendu ses activités, acquis une fonction offensive – comme en Afghanistan ou en Libye – et est devenue un vecteur majeur de la domination américaine.
Le document résumant la stratégie de défense nationale américaine publié en 1989 - qui ne prône aucune réduction des budgets militaires alors même que l’effondrement du bloc de l’est était déjà engagé - démontre que l’investissement militaire américain ne visait pas en réalité l’Union soviétique, mais plus simplement l’indépendance, notamment économique, de n’importe quel pays du monde, notamment des pays du Sud, à l’égard des États-Unis. Depuis lors, rien n’a changé ; même les effets d’annonce liés à l’élection de Barack Obama n’ont été qu’une forme d’esbroufe, la politique du premier président américain noir restant clairement néolibérale, comme celle de ses prédécesseurs, et conduisant à l’expansion considérable des assassinats par drone et de la surveillance de masse.
Si le déclin des États-Unis est amorcé, il n’y a cependant aucune raison d’espérer que le comportement des dirigeants américains évoluera de lui-même. Le changement ne pourra que provenir d’ailleurs. Chomsky souligne l’inutilité des élections, mais refuse de céder au désespoir. Il argumente que d’un point de vue purement logique, si l’inaction conduit au maintien du statu quo, c'est-à-dire la poursuite de cette situation où l’hégémonie américaine déclinante fait des ravages dans le monde entier, alors le choix de l’action est le seul choix rationnel, car il est le seul qui permet d’envisager la possibilité d’une amélioration, même si rien n’est garanti.
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