L’Affaire Ben Barka. La fin des secrets

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Auteur de l'oeuvre
Stephen Smith, Ronen Bergman

Mehdi Ben Barka. Enquête sur un crime d'État

 

Soixante ans après l'assassinat à Paris, en 1965, de l'opposant au régime d'Hassan II Mehdi Ben Barka, les journalistes Stephen Smith et Ronen Bergman, archives à l'appui, démêlent cette affaire. Ils nous plongent au coeur de la France du général de Gaulle, impliquant le Maroc et les services secrets israéliens. Haletant.

Et donc, ce 29 octobre 1965 à Paris, vers 12 h 15, devant l'hôtel Taranne, à deux pas de la Brasserie Lipp, Mehdi Ben Barka, 45 ans, opposant farouche au roi du Maroc Hassan II, répond à l'injonction de deux policiers français et monte dans leur Peugeot 403. On ne le reverra ni vivant ni mort.

Cette disparition, scandale majeur de la Ve République, restait enveloppée d'un voile de ténèbres. La découverte, dans un coffre-fort israélien, d'un document de première main rédigé par l'ancien Premier ministre Levi Eshkol, acteur central de cette histoire, le dissipe. Les journalistes Stephen Smith et Ronen Bergman relatent les faits avec un sens éprouvé du récit (rarement l'expression « ce livre se lit comme un polar » n'a semblé plus adaptée) mais aussi de la profondeur historique et de la mise en perspective. Leur ouvrage jette une lumière crue sur toute cette époque.

On apprend d'abord les fameux « qui, quand, comment, où », règle d'or de la méthode journalistique, d'un meurtre qui ne fut ni une bavure, à l'issue d'un interrogatoire brutal, ni une tentative d'enlèvement ayant mal tourné, mais bel et bien une décision prise par le roi Hassan II. Les auteurs recensent d'ailleurs plusieurs tentatives d'assassinat dans les mois précédents.

Qui tue Ben Barka ? Ahmed Dlimi, chef adjoint de la sûreté marocaine, et non pas le général Oufkir, ministre de l'Intérieur, son supérieur, comme on l'a longtemps cru. Comment ? En le noyant dans une baignoire, après lui avoir fait croire qu'il ne s'agissait « que » de le faire parler. Quand ? Quatre jours après son enlèvement, le mardi 2 novembre. Et ensuite ? Son corps, ou ce qu'il en restait, fut enterré dans une forêt aux abords d'Orly. Seule sa localisation exacte demeure obscure dans cette équipée criminelle où se mélangent truands, aventuriers louches, demi-sel, honorables correspondants du Sdece, services secrets marocains, et agents du Mossad.

Les services secrets israéliens, en effet, furent mouillés jusqu'au cou dans cette affaire. Ils étaient à cette époque dirigés par Meïr Amit, sous l'autorité du successeur de Ben Gourion, Levi Eshkol. Au début, le Mossad n'est censé apporter qu'une aide ponctuelle : localiser l'insaisissable et virevoltant Mehdi Ben Barka, qui enjambe les frontières et les continents, entre Genève, Paris, Le Caire (où sa famille réside) et Prague (où il a été recruté par les services de renseignement tchécoslovaques). Mais, très vite, le Mossad se retrouve partie prenante de l'assassinat. C'est même un agent du Mossad qui achète le sinistre nécessaire pour se débarrasser du cadavre, à base de pelles et de soude caustique.

Pourquoi tant de risques ? Stephen Smith et Ronen Bergman rappellent la toile de fond de cette collaboration. Les relations entre le Maroc et Israël sont à leur zénith depuis qu'Hassan II a accepté de donner un bon de sortie aux Juifs marocains vers l'État hébreu. Entre 1961 et 1965, 80 000 d'entre eux rejoignent Israël. Mais Israël a déjà payé rubis sur l'ongle cette immigration essentielle à sa survie. L'assistance dans le meurtre de Ben Barka, correspond à autre chose. Quelle fut la monnaie d'échange ?

Espionnage au profit du Mossad

C'est ici, surtout, que le livre devient un incroyable document historique. Du 13 au 17 septembre 1965 a lieu à Casablanca le sommet de la Ligue arabe. Irak, Jordanie, Égypte, Arabie saoudite, Maroc, Algérie, discutent sous le sceau du secret des capacités militaires de chacun, et de leur capacité à se défendre contre Israël. Hassan II fait enregistrer, à l'insu de tous, ces conversations. Il transmet les bandes au Mossad. Désormais Israël connaît les secrets militaires de chaque pays. Les responsables israéliens savent, par exemple, que les blindés égyptiens sont inaptes au combat. Deux ans plus tard, en juin 1967, Israël déclenche la guerre des Six Jours. Sa victoire sera écrasante.

Le livre permet de comprendre comment cet événement a été vécu par de Gaulle. Le président français est furieux de voir que certains membres du Sdece et de la police ont eu connaissance de l'affaire et n'ont rien fait pour l'empêcher. Il enrage contre ces Marocains qui ont violé la souveraineté française pour se débarrasser d'un opposant politique. En plein conseil des ministres il traite Hassan II de « jean-foutre ». Il fait lancer un mandat d'arrêt contre Oufkir et Dlimi. Hassan II refuse de les extrader. De Gaulle rappelle son ambassadeur, Hassan II fait de même. Les relations franco-marocaines traversent une période de turbulence. Cet épisode reste, pour le président français, une blessure personnelle.

A-t-il eu connaissance de l'implication du Mossad ? Sur ce point, les deux auteurs n'ont pas de preuves, mais quelques indices. Dès 1966, de Gaulle impose de sévères restrictions aux activités du Mossad en France. Le 27 novembre 1967, deux ans après la mort de Ben Barka, il prononce lors d'une conférence de presse sa phrase célèbre et polémique sur Israël, qualifié de « peuple d'élite, sûr de lui-même et dominateur ». L'assassinat de Ben Barka a-t-il joué un rôle dans cette prise de distance avec Israël ? Les deux auteurs en ont l'intime conviction.

Le livre, dans ses dernières pages, raconte un épisode troublant qui donne la mesure de la dimension intime et affective de cette affaire, pour les Français comme pour les Marocains. En novembre 1970, de Gaulle meurt. Sa veuve, Yvonne, reçoit les condoléances du monde entier. Malgré l'insistance d'Hassan II, elle refuse de le prendre au téléphone. Mortifié, Hassan II encaisse l'affront. Quelques jours plus tard, un représentant du Maroc est choisi pour déposer une couronne mortuaire sur la tombe du général. Hassan II n'envoie pas, comme on s'y serait attendu, un membre de sa famille ni un haut dignitaire. Il envoie Ahmed Dlimi, le meurtrier de Ben Barka.

L’Affaire Ben Barka. La fin des secrets, Stephen Smith, Ronen Bergman Grasset, 2025, 576 p., 28 €