Les Trente Inglorieuses. Scènes politiques 

Image
Image
Auteur de l'oeuvre
Jacques Rancière





 

« Les Trente Inglorieuses » : la démocratie radicale contre « l’extrême droite de gauche »

Dans son nouvel ouvrage, le philosophe Jacques Rancière explique comment le républicanisme est devenu une idéologie réactionnaire maquillée en progressisme. 

Par Nicolas Truong

Publié le 25 février 2022 à LE MONDE

 

Livre. Les « trente glorieuses » n’ont pas toujours été heureuses. La période désignée par le chrononyme forgé par l’économiste Jean Fourastié, qui s’étend de 1945 à 1975, ne fut pas uniquement marquée par la prospérité, mais aussi par certains dégâts du progrès. Des grandes lois sociales issues du Conseil national de la Résistance aux combats pour la décolonisation, de Mai 68 aux luttes féministes, la France s’inscrivait malgré tout dans un monde en mouvement, au sein d’un élan ascendant orienté par une commune flèche du temps. La chute du mur de Berlin devait achever l’histoire, prédisait le politiste américain Francis Fukuyama. Et la démocratie libérale allait devenir l’horizon du nouvel ordre mondial.

Or, aujourd’hui, cette même démocratie est minée de toute part, notamment par l’extrême droite. C’est pourquoi, dans un ouvrage qui réunit ses principales interventions politiques de 1991 à 2021, le philosophe Jacques Rancière a choisi d’appeler cette période de retournement idéologique « les trente inglorieuses ». Et la responsabilité des intellectuels n’est pas anodine dans la chronique de cette contre-révolution.

Notamment parce que « le racisme est une passion d’en haut », analyse Jacques Rancière en 2010, à la suite de vastes expulsions de camps de Roms. « Les dernières campagnes racistes ne sont pas du tout le fait de l’extrême droite dite “populiste” », déclare-t-il, mais elles ont été « conduites par une intelligentsia qui se revendique comme intelligentsia de gauche, républicaine et laïque ». Jacques Rancière est, en effet, particulièrement critique à l’égard des « nouveaux idéologues de la laïcité » qui ont « entièrement altéré le sens de la notion », identifiant l’obligation laïque à une manière de s’habiller, dit-il. Le signifiant républicain a changé de main.

Alors que beaucoup considèrent que la gauche républicaine a su prendre, dès 1989, la mesure de l’islamisme, Jacques Rancière considère, a contrario, que « l’idéologie élaborée par les intellectuels “républicains” a réussi le coup de génie de mobiliser les vieilles valeurs de gauche (l’instruction du peuple, la laïcité, l’égalité des sexes, la lutte contre l’antisémitisme) pour les retourner complètement et les mettre au service de la passion inégalitaire et du racisme le plus cru. Le “républicanisme” est ainsi devenu une extrême droite d’un type nouveau, une extrême droite “de gauche” », déclare-t-il, le 21 avril 2021, dans un entretien au magazine anticapitaliste Frustration.

« Espérances déçues »

Ce grand retournement affecte aussi toute l’histoire de l’émancipation. « La révolution de 1917 a été réduite aux camps staliniens, la Révolution française à la Terreur, l’anticolonialisme à l’inutile “sanglot de l’homme blanc”, et finalement la Résistance aux excès de l’épuration », écrit-il. Sans oublier Mai 68, accusé d’être le fourrier du capitalisme, réduite à une révolte hédoniste mue par la ruse de la raison consumériste.

On comprend pourquoi, selon Jacques Rancière, « l’un des aspects les plus marquants de ces trente inglorieuses est, en effet, l’apport décisif apporté aux pouvoirs de droite et aux idéologies d’extrême droite par de larges secteurs d’une intelligentsia de gauche qui a transformé ses espérances déçues en un formidable ressentiment contre tout ce qui les avait nourries ».

Même si « le monde d’après » ressemble beaucoup au monde d’avant, explique-t-il, et qu’il était assez illusoire d’espérer que le confinement débouche sur un hypothétique grand soir, certains mouvements sociaux qui se sont déroulés lors de cette période ont ouvert des possibles. D’Occupy Wall Street au parc Gezi, à Istanbul, en passant par Nuit debout et la révolte des « gilets jaunes » en France, le mouvement des occupations, des places et des ronds-points a, selon le philosophe, interrompu l’ordre normal des activités sociales et des assignations spatiales.

 

Contrairement aux milliers occupations d’usines en 1936 par le mouvement ouvrier ou celles de la Sorbonne ou de l’Odéon en 1968 par l’insurrection étudiante, ces nouvelles formes de manifestations politiques n’ont pas cherché à occuper le dedans (des usines, des universités ou des théâtres), mais le dehors (des parcs et des espaces publics), fait-il observer. Comme si l’occupation visait désormais « la transformation de la séparation en communauté, la création d’un lieu pour le commun » dans une société qui disperse et isole les individus, écrit Jacques Rancière.

Ainsi, contre « le racisme d’en haut » et « distingué » qui se mêle aujourd’hui au « racisme vulgaire des extrêmes droites », mais aussi contre l’idée qu’il n’y aurait aucune alternative à la loi du marché, la démocratie reste, selon lui, un antidote puissant. Mais la démocratie, ce n’est pas uniquement la représentation, ce n’est pas forcément l’élection, ce n’est pas le consensus, estime Jacques Rancière, pour qui un mouvement anti-Ve République serait « une nécessité ». La démocratie, c’est « le pouvoir spécifiquement exercé par ceux qui n’ont aucune qualité spécifique à exercer le pouvoir ». C’est en ceci qu’elle reste un scandale, assure Jacques Rancière, qui, à l’aide de sa « philosophie féroce », invite à chercher les chemins d’une politique égalitaire dans la logique des révoltes démocratiques.

« Les Trente Inglorieuses. Scènes politiques », de Jacques Rancière, La Fabrique, 228 pages, 15 euros

 

Nicolas Truong