Dieu et la science : « Le mot de “preuve” ne s’applique pas à l’existence de Dieu »

Il est possible et nécessaire de réfléchir à problème  des relations entre Science et religion sans faire appel aux services des obscurantistes.

Dieu et la science : « Le mot de “preuve” ne s’applique pas à l’existence de Dieu »

Dans Le Monde du 24 juillet 2022

Dans « La Science, l’épreuve de Dieu ? », le théologien François Euvé, physicien de formation, interroge les rapports entre la science et la foi. Si les deux doivent entrer en dialogue, il invite à ne pas confondre leur domaine respectif.

Propos recueillis par Gaétan Supertino

L’ouvrage La Science, l’épreuve de Dieu ? de François Euvé est présenté par les éditions Salvator comme une réponse au très médiatique Dieu, la science, les preuves, l’aube d’une révolution paru en novembre 2021 (Guy Trédaniel éditeur, 577 pages, 24 euros). Dans ce livre, les auteurs, Michel-Yves Bolloré (industriel et ingénieur informatique) et Olivier Bonnassies (entrepreneur et diplômé en théologie), affirmaient que les avancées scientifiques depuis le siècle dernier font de la science « la nouvelle alliée » de Dieu et fournissent même des preuves de son existence.

 

 

Une position « caricaturale », considère François Euvé. L’objectif de son livre La Science, l’épreuve de Dieu ? (Salvator, 186 pages, 18 euros) est d’ailleurs bien plus large qu’une simple réponse : il s’agit d’écrire une histoire du dialogue entre science et religion. Théologien catholique, physicien de formation et rédacteur en chef de la revue Etudes, François Euvé invite la science et la religion à dialoguer sans confondre leur domaine respectif.

Présenté comme une réponse à Michel-Yves Bolloré et Olivier Bonnassies, votre livre ne fait pourtant presque aucune mention du leur. Quel était précisément votre objectif ?

Le sujet m’intéresse depuis longtemps. Quand le livre de Bolloré-Bonnassies est sorti, l’idée m’a été suggérée de faire une sorte de mise au point sur cette vaste et ancienne question du rapport entre science et religion. Leur ouvrage est en arrière-plan du mien, car je consacre un long développement à la notion de « preuve » appliquée à l’existence de Dieu.

Mais mon idée n’était pas tellement de faire une réponse. Ce qui m’intéressait, c’était plutôt de revenir aux fondamentaux de cette question. Leur travail se focalise essentiellement sur les théories du XXᵉ siècle : cela me paraît trop étroit. Quant à leur thèse – qui consiste à dire que la science avant le XXᵉ siècle éloigne de Dieu tandis qu’ensuite, elle nous en rapproche –, elle me paraît caricaturale, et même fausse.

Je pense néanmoins que l’effet médiatique du livre est intéressant à relever. Ce n’est pas le premier cas de figure : on peut rappeler que le livre de Jean Guitton et des frères Bogdanov (Dieu et la Science, paru en 1991 chez Grasset) avait été vendu à un million d’exemplaires. C’est un exemple parmi de nombreux autres. Ce genre de livre très choc, avec des thèses très carrées, a des chances de rencontrer son public.

Selon vous, le terme de « preuve » est tout simplement inapplicable à Dieu. Vous y préférez le terme de « signe ». Pourquoi ?

Dieu n’est pas une entité du même ordre qu’un atome ou une galaxie. L’existence de l’atome est corroborée par des schémas théoriques et des preuves expérimentales. La quasi-totalité de la communauté scientifique reconnaît son existence. Dieu, en tout cas dans la perspective chrétienne dans laquelle je me situe, ne relève pas de la démonstration. Il s’agit d’un Dieu personnel, avec qui on peut établir une relation. Cela relève d’un acte de foi et de liberté.

Le croyant est libre de trouver, dans la structure de l’univers, des signes de l’action divine

Le mot de « preuve » ne s’applique pas à l’existence de Dieu car la preuve relève du raisonnement logique, pas du choix personnel. Face à une démonstration mathématique, nous n’avons pas la liberté d’accepter ou non le résultat. Même en physique, où il n’y a pas de certitude absolue, les scientifiques parviennent à des consensus. La théorie de la relativité générale, par exemple, est admise par la quasi-totalité des scientifiques. Or c’est loin d’être le cas pour l’existence de Dieu !

En revanche, un signe nécessite une interprétation. Et l’interprétation renvoie à la liberté de celui qui interprète. Si nous faisons une rencontre agréable dans la rue, nous pouvons y voir un signe de la bienveillance divine ou simplement un effet du hasard. Cela relève de notre liberté interprétative. Aucune démonstration ne pourra aboutir à la conclusion que cette personne, nous devions la rencontrer ce jour-là, à tel moment.

Le croyant peut être libre de trouver, dans la structure de l’univers, des signes de l’action divine. Que l’univers soit aussi cohérent, n’est-ce pas le signe de quelque chose ? Là, un débat peut avoir lieu. Mais il n’est pas question de preuve.

Pourtant, comme vous le soulignez dans votre ouvrage, l’histoire de la pensée est jalonnée de grands auteurs, notamment chrétiens, qui ont développé des arguments rationnels au sujet de l’existence de Dieu. N’était-ce pas une volonté de « prouver » ?

Il y a eu d’entrée de jeu, dans le christianisme, le souci de montrer que la relation à Dieu n’est pas irrationnelle. Elle relève d’un libre choix, certes, mais elle n’est pas pour autant irrationnelle. Certains auteurs, avec une sensibilité de philosophe, se sont donc efforcés de rationaliser leur discours.

Cela s’est d’abord fait en écho à une certaine tradition philosophique : il était déjà question de divin chez Platon, chez Aristote, et même chez les épicuriens. Parmi les philosophes antiques comme chez les chrétiens, s’est trouvé ce souci de valoriser la raison humaine. Le moteur immobile théorisé par Aristote, par exemple, est une entité éternelle qui règle le fonctionnement du monde et dont l’action n’est pas irrationnelle. Le christianisme s’est engagé dans cette perspective-là, cette valorisation de la raison.

C’est particulièrement perceptible chez Thomas d’Aquin (1225-1274). Au début de sa Somme théologique, il développe cinq « voies » de démonstration de l’existence de Dieu. Par exemple : tout ce qui existe a une cause, il est impossible de remonter de causes en causes à l’infini, il faut donc nécessairement une cause première, Dieu. Il ne s’agissait cependant pas pour Thomas d’Aquin de « prouver » Dieu. A son époque, personne ne doutait de son existence !

La science moderne n’est pas du tout née d’une réaction antireligieuse

Son souci était de montrer que Dieu entretient un rapport au monde et que notre relation à lui n’est pas irrationnelle. Par ailleurs, il écrivait à une époque de redécouverte des textes d’Aristote. Il s’agissait de déterminer si ces textes, qui prônaient une méthode basée sur le raisonnement logique, étaient compatibles avec la foi. Thomas d’Aquin a alors conçu une sorte de manuel pour étudiant en théologie : il y avait un côté pédagogique, didactique, bien plus que démonstratif.

Dans l’histoire de la pensée, on peut également trouver de célèbres « preuves » de l’existence de Dieu, mais à titre d’exercice de l’intelligence. Prenez le fameux « argument ontologique » (que l’on peut résumer ainsi : l’idée de Dieu telle que nous l’avons à l’esprit est celle d’un être parfait, or, la perfection implique l’existence, donc Dieu existe), théorisé d’abord par saint Anselme (1033-1109). Avec du recul, cela ressemble surtout à un jeu de l’esprit, pas à une réelle preuve, à une époque où personne ne remettait en question l’existence de Dieu.

La science dite « moderne », en tout cas postérieure à Galilée (1564-1642), est pour sa part souvent perçue comme s’étant construite en opposition à la religion. La réalité est toutefois plus complexe…

La science moderne n’est pas du tout née d’une réaction antireligieuse. Ses pionniers n’étaient ni incroyants, ni animés d’un désir de mettre à bas la religion ou l’Eglise. Galilée est resté un catholique très fidèle jusqu’au bout, Descartes (1596-1650) aussi, le père Mersenne (1588-1648) également (contemporain de Galilée, érudit, physicien, mathématicien, on lui doit les premières lois de l’acoustique et les premières formules de la loi de la chute des corps). Le XVIIIe siècle voit également de grands scientifiques qui sont aussi des croyants convaincus, dont Newton (1643-1727).

La science moderne s’appuie sur une description mécanique du monde. Cela s’oppose plutôt à un schéma dit « organique », très répandu à la Renaissance, selon lequel le monde est un organisme vivant, dont le principe actif est interne. Dans un schéma mécanique, au contraire, le principe actif est extérieur. Une machine est conçue par un ingénieur et animée par une énergie extérieure. Et selon les pionniers de la science moderne, Dieu n’est pas assimilé à l’âme du monde mais il est, comme dit Newton, « le Seigneur du monde », en position d’extériorité.

Problème : cette idée d’un monde mécanique conçu par Dieu va aboutir à un paradoxe, illustré au XVIIIe siècle par un débat célèbre entre Newton et le philosophe Leibniz (1646-1716). Pour Newton, on a besoin de Dieu pour entretenir le fonctionnement du cosmos et du monde. Dieu intervient dans le monde pour le maintenir en état. Mais Leibniz lui rétorque le raisonnement suivant : si le Créateur est parfait, il réalise une machine parfaite du premier coup et n’a plus besoin d’intervenir. Leibniz, qui était pourtant croyant, théorise donc un Dieu radicalement extérieur au monde et un monde qui n’a plus besoin de Dieu pour fonctionner.

Or, cela va aboutir, au siècle suivant, à la célèbre phrase de Pierre-Simon de Laplace (1749-1827), mathématicien et physicien : « Je n’ai pas besoin de l’hypothèse Dieu » pour faire de la science. Le modèle mécanique, dont les pionniers voulaient défendre l’existence de Dieu, a finalement abouti à un Dieu inutile, au sens où « l’hypothèse Dieu » est devenue inutile pour expliquer le monde.

Les nouvelles théories du XXᵉ siècle, au premier rang desquelles la théorie de la relativité générale et la mécanique quantique, changent-elles la donne ?

Il faut d’abord remettre ces théories en contexte. Au XIXe siècle va se répandre un certain modèle « scientiste », où la science est perçue comme toute-puissante, capable de tout expliquer. C’est une période de succès technique, de révolution industrielle, de diffusion sociale de la science par l’éducation. Certes, c’est aussi l’époque des miracles : les guérisons miraculeuses seront mises en exergue par l’Eglise comme étant plus ou moins des preuves de l’existence de Dieu. Mais les intellectuels sceptiques de l’époque les dénonceront comme des supercheries.

Laissons les scientifiques faire leur travail sans invoquer un dieu ex machina

Au XXe siècle s’opère une sortie de ce modèle scientiste. La théorie de la relativité générale et la mécanique quantique induisent une représentation du monde beaucoup plus complexe que celle d’un monde mécanique. La relativité générale nous montre un univers où les distances se contractent, où le temps se dilate. Les théories quantiques nous parlent d’un monde microscopique que l’on ne peut jamais saisir véritablement, puisque toute observation implique un impact sur ce que l’on observe.

Ce qu’il y a de fondamental, c’est qu’avec ces nouvelles théories, on ne peut plus se représenter le monde. Il existe des formules mathématiques pour le décrire, ce qui fonctionne très bien tant qu’il n’y a pas de théorie de remplacement. Mais on ne peut plus se le représenter. Cela fait donc resurgir des questions d’ordre métaphysique, philosophique, que le scientisme du XIXe siècle avait fait disparaître : Qu’est-ce que le réel ? Que sommes-nous dans le monde ? Qu’est-ce que connaître ? Quelles sont les conditions de la connaissance ?

Ces nouvelles théories soulèvent-elles de nouveau la question de l’existence de Dieu ?

Je n’irais pas jusque-là. Prenons par exemple la question du Big Bang. Il est vrai que la théorie de la relativité générale aboutit à l’idée que l’univers évolue et qu’il aurait un commencement. Le schéma est très facile à comprendre : si on remonte le temps, on constate que l’univers diminue de plus en plus. En extrapolant les données, on arrive à un instant zéro, il y a environ 13 milliards d’années. Sauf qu’aucune théorie physique ne peut rendre compte de cet instant zéro. Il n’y a aucune preuve définitive que le monde a un commencement absolu, et encore moins que Dieu en serait la cause.

Certaines théories évoquent par exemple un fonctionnement par cycles : notre monde en expansion aurait été précédé du même monde qui se serait rétracté et il se rétractera lui-même un jour, en une série de cycles infinie. Mathématiquement, ce modèle ne pose aucun problème. Encore une fois, la difficulté consiste en ce que l’on se situe hors de nos représentations.Autre exemple intéressant : celui du principe dit « anthropique ». Cela consiste à dire que notre monde est incroyablement cohérent. Les valeurs des constantes fondamentales de notre univers semblent reliées entre elles. Si elles varient un tant soit peu, notre univers ne tient pas. Par commodité, on parle de « réglages fins ». Alors évidemment, on peut se demander : qui a programmé ces réglages ? C’est néanmoins une vision très anthropomorphique. Toutes ces constantes peuvent s’expliquer par l’histoire de l’univers. Elles ne prouvent rien. Est-il pertinent de parler de loi de l’univers ? Qui dit loi dit législateur. Or, il y a simplement des cohérences globales dans l’univers.

Citons enfin l’exemple du vivant. L’origine du vivant reste largement inexpliquée. Cela prouve-t-il quoi que ce soit de l’existence de Dieu ? Je ne le crois pas. Laissons le temps au temps. Laissons les scientifiques faire leur travail sans invoquer un dieu ex machina qui en serait à l’origine. D’ailleurs, affirmer cela ne contredit en rien la religion. La tradition biblique chrétienne, dans laquelle je me situe, reconnaît l’autonomie du monde et de la raison. Après la traversée du désert, Dieu ne laisse-t-il pas le peuple hébreu se débrouiller seul ?

La science et la religion peuvent-elles se nourrir mutuellement ?

La science peut aider à purifier la religion de la superstition, et la religion à purifier la science des faux absolus. Mais ce qui me semble indispensable, c’est la médiation philosophique. Ce dont on a vraiment besoin, c’est de la réflexion, du questionnement philosophique. L’important pour la science comme pour la religion, c’est d’éviter de se renfermer sur soi-même et de préserver le sens du mystère. Toutes les approches du monde (on peut y ajouter la poésie, par exemple) ont intérêt à entrer en dialogue.

Votre ouvrage se concentre quasi exclusivement sur le dialogue entre la science et le christianisme. Pourquoi ne pas vous être ouvert aux autres religions et spiritualités ?

La première raison est tout à fait personnelle : il s’agit de ma propre tradition. Je trouve honnête d’avoir un propos un tant soit peu personnel sur ce genre de sujet. D’autre part, c’est la tradition que je connais le mieux.

En outre, la modernité scientifique s’est construite en grande partie au sein de cette tradition. Les pensées médiévale et antique ont joué un rôle non négligeable, l’islam également, à sa façon. Mais la majorité des débats, jusqu’à une époque récente, se sont surtout tenus au sein du christianisme.

Toutefois, il est vrai que cela pourrait être intéressant de creuser en direction des pensées « orientales », peut-être moins enfermées que nous par la notion « d’être », qui a tendance à figer le réel. Certains le font déjà, par exemple l’astrophysicien bouddhiste vietnamo-américain Trinh Xuan Thuan ou le philosophe des sciences Michel Bitbol, qui s’est intéressé au bouddhisme après avoir travaillé sur la mécanique quantique.

Gaétan Supertin