EN RUSSIE, L'ALLER SANS RETOUR DES COMBATTANTS ÉTRANGERS

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LE MONDE DU 27 AVRIL 2006

 

 





 

Enquête

Pour faire face à la pénurie de volontaires, plus de 27 000 étrangers auraient été recrutés par l’armée russe depuis le début de la guerre en Ukraine. Des réseaux tentaculaires ciblent des hommes jeunes et pauvres, notamment en Afrique et en Asie, qu’ils parviennent à duper en leur promettant fortune et citoyenneté.

La vidéo a choqué l’Egypte. En février 2025, le youtubeur ukrainien Dmytro Karpenko filme Mohammed Al-Senoussi, un homme de 22 ans originaire du gouvernorat de Louxor, capturé alors qu’il combattait au sein des forces russes en Ukraine. Amaigri et le visage pâle, il apparaît à l’écran lorsque le youtubeur appelle sa mère. Par l’intermédiaire d’un traducteur, celle-ci apprend qu’il est en prison et ne rentrera pas de sitôt. Mère et fils se parlent. « Pourquoi as-tu fait cela ? », lui demande-t-elle, sidérée.

Le récit de Mohammed Al-Senoussi fait écho à celui de milliers d’hommes recrutés par la Russie dans les pays du Sud global : ils ont été piégés. Parti à Moscou pour étudier la médecine, le jeune Egyptien affirme y avoir été arrêté pour un supposé trafic de drogue – une accusation dont la police est friande en Russie. Il aurait ensuite subi un chantage devenu récurrent depuis l’invasion de l’Ukraine, en février 2022, période à partir de laquelle Moscou recrute à tour de bras pour garnir le front. Comme d’autres, Russes ou étrangers, il aurait alors été contraint de choisir : purger une peine de prison – sept ans dans son cas – ou partir se battre en échange d’un salaire, d’avantages financiers et de la citoyenneté russe.

C’est ainsi que Mohammed Al-Senoussi s’est retrouvé soldat en Ukraine. Il n’est pas un cas isolé dans son pays : selon un rapport de l’ONG suisse Investigations With Impact (Inpact), publié en février, l’Egypte constitue le principal contingent africain parmi les recrues dont les noms ont pu être vérifiés : 361 hommes, sur un total de 1 417. Les modes d’enrôlement sont divers. Au Caire, à proximité du Centre culturel russe, des publicités d’agence de voyages promettent de faciliter les démarches pour aller étudier en Russie. L’offre est d’autant plus alléchante que les universités égyptiennes sont saturées. D’autres filières reposent sur des offres d’emploi, notamment dans la construction. Les salaires proposés, entre 2 000 et 3 000 dollars mensuels (environ 1 700 à 2 500 euros), sont bien plus élevés que le revenu moyen égyptien, autour de 200 dollars.

« Une envolée des recrues »

L’Egypte n’est qu’une cible parmi d’autres pour les recruteurs russes, qui usent le plus souvent de méthodes abusives similaires : offres d’emploi et de formation trompeuses, promesses d’un passeport russe, toutes destinées à de jeunes hommes pauvres, attirés par la perspective d’un avenir meilleur. « La Russie recrute tous azimuts, comme si elle faisait son marché, dans des pays alliés, mais aussi dans des pays non alignés, observe Thierry Vircoulon, chercheur associé à l’Institut français des relations internationales (IFRI). Ce flux est difficile à chiffrer, mais il a fortement augmenté en 2025. » En novembre de cette année-là, les autorités ukrainiennes ont identifié plus de 1 400 Africains, originaires de 36 pays du continent, combattant aux côtés de la Russie, a rappelé le chercheur dans une étude de décembre 2025, écrite avec son confrère Horacio Givone, spécialisé dans les questions de sécurité en Afrique subsaharienne.« Moscou recrute à la fois en ligne et via des intermédiaires locaux : les gens sont rassemblés, envoyés en Russie, puis au front en Ukraine », résume Karen Philippa Larsen, chercheuse au Danish Institute for International Studies, qui a mis au jour ces réseaux à partir de messages diffusés sur les réseaux sociaux par le Groupe Wagner. Les mercenaires de cette entité paramilitaire privée, remplacée depuis 2023 par Africa Corps dans plusieurs pays africains (Mali, République centrafricaine, Burkina Faso, Niger, Madagascar et, dans une moindre mesure, Libye), partageaient de nombreuses informations en ligne. « La stratégie de Moscou se traduit par une envolée des recrues en quatre ans : en 2022, Kiev avait identifié 34 combattants étrangers ayant signé un contrat avec la Russie, puis 3 800 en 2023, 8 000 en 2024, et près de 14 000 en 2025 », précise Karen Philippa Larsen.

 En 2025, la chercheuse danoise s’est rendue en Ukraine, où elle a rencontré 19 prisonniers de guerre étrangers capturés dans les rangs russes. « Selon des chiffres donnés par les sources officielles ukrainiennes, 27 000 combattants étrangers ont été recrutés depuis 2022 par l’armée russe, mais cela reste une estimation », poursuit Karen Philippa Larsen. Les pays ciblés sont pléthores, et incluent des Etats qui ne sont pas considérés comme des alliés diplomatiques de la Russie, tels le Botswana, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Cameroun ou la Sierra Leone.

Cette accélération intervient alors que l’armée russe doit désormais trouver chaque mois entre 30 000 et 35 000 hommes, selon les estimations des experts,pour compenser ses pertes, et ce, sans décréter de mobilisation générale, sous peine de raviver la panique suscitée par l’appel partiel de l’automne 2022. Or, malgré des primes élevées, les volontaires russes se font rares. A l’intérieur du pays, les campagnes de recrutement s’apparentent de plus en plus à des enrôlements forcés, ciblant, dans les prisons, les universités, voire les hôpitaux psychiatriques, des personnes vulnérables et faciles à manipuler.

Cette pénurie pousse la Russie à enrôler au-delà de ses frontières, en recourant largement à la duperie. Elle cible même des femmes. C’est notamment le cas du programme Alabuga Start : au Tatarstan, dans une zone économique spéciale située à 1 000 kilomètres à l’est de Moscou, de jeunes Africaines sont affectées à l’assemblage de drones, alors qu’on leur avait promis des emplois dans la restauration, la construction ou l’hôtellerie. Les hommes, eux aussi, découvrent vite qu’ils ont été trompés. Au lieu d’un contrat de travail, ils signent un contrat militaire, rédigé en cyrillique, qu’ils sont incapables de déchiffrer. Ils sont ensuite envoyés au front, souvent en première ligne. Leur seule chance de salut consiste parfois à être faits prisonniers.

Passeports confisqués

« Ils servent de chair à canon, forcés de sortir à découvert pour aller repérer les positions ukrainiennes qui, ensuite, leur tirent dessus, explique Karen Philippa Larsen. Au total, à travers le monde, du Népal à l’Egypte en passant par le Togo, Cuba et le Brésil, plus de 100 pays sont concernés par ces recrutements. » Les soldes sont en général bien plus modestes que ce qui avait été promis. Elles sont en outre rognées par la corruption au sein de l’armée russe : la part détournée par les officiers diminue d’autant les revenus des soldats. Pour ces recrues étrangères, la contestation est quasi impossible : leurs passeports sont le plus souvent confisqués dès le premier jour.

 

 

Karen Philippa Larsen distingue trois profils de soldats étrangers. « Il y a d’abord ceux, en nombre restreint, qui ignoraient tout de la guerre en Ukraine, pensaient signer un contrat pour travailler dans la tech ou dans un centre commercial, et n’ont pris conscience de leur sort qu’en arrivant dans un camp d’entraînement militaire », dit-elleLa deuxième catégorie est la plus importante : « Ce sont des hommes qui savaient qu’ils étaient engagés par le ministère russe de la défense, mais pensaient être affectés à des postes logistiques, loin du front. » Parmi eux, des Africains embauchés dans leur pays par Wagner puis envoyés en Russie pour une formation, avant d’être contraints de signer un contrat. Trompés, ils finissent sur le front ukrainien et non, comme cela leur avait été assuré, par être renvoyés chez eux pour intégrer le Groupe Wagner.

La dernière catégorie rassemble des hommes qui « ont signé leur contrat en connaissance de cause, appâtés par les “très bonnes conditions” promises par la Russie – une rémunération élevée et la citoyenneté russe ». « Beaucoup n’ont pas eu le temps de percevoir l’argent promis, précise Karen Philippa Larsen. Ils ont été capturés quelques semaines après leur déploiement sur le champ de bataille. » La Russie ne se soucie guère du sort de ces combattants détenus en Ukraine : ils ne figurent pas sur les listes de prisonniers de guerre que Moscou échange contre des prisonniers ukrainiens.

 

Dans les pays arabes, une chaîne de la messagerie Telegram s’est spécialisée dans ce recrutement, « Sadiq Rossia » (« ami de la Russie »), animée par Polina Alexandrovna, dont l’avatar est une femme blonde aux yeux bleus. A grand renfort de messages, elle dit accepter des hommes de tous pays, âgés de 18 à 55 ans, en bonne santé et sans maladie chronique, ainsi que ceux déjà présents en Russie avec un visa expiré. A la signature du contrat, les recrues peuvent aussitôt déposer une demande de passeport russe. Dans ses messages, régulièrement repostés – le plus récent est daté du 13 avril –, la chaîne promet une prime d’environ 3 millions de roubles (environ 34 000 euros) à l’engagement, ainsi qu’un salaire mensuel d’une valeur de 210 000 roubles (près de 2 400 euros).

Moscou débauche aussi directement au sein des armées du Sud global, poussant soldats et sous-officiers à déserter pour rejoindre ses troupes. Ils préfèrent risquer de mourir en Ukraine en gagnant des millions plutôt que de mourir pauvres chez eux. Autres cibles : les individus poursuivis par la justice de leur pays. La Russie s’engage à ne pas les extrader et leur garantit l’immunité à vie à condition qu’ils s’engagent dans l’armée.

Par ailleurs, depuis juillet 2025, un décret autorise les non-Russes à servir dans l’armée en zone de guerre. Ces dernières années, la limite d’âge des recrues étrangères a été relevée de 30 à 40 ans. Les conditions de citoyenneté ont été assouplies : les ressortissants étrangers qui signent un contrat d’un an et servent au moins six mois peuvent accéder à la nationalité russe par une procédure simplifiée, ainsi qu’à un permis de séjour temporaire immédiat à l’issue de leur contrat. En complément de ces incitations, les autorités manient le chantage : depuis novembre 2025, tout ressortissant étranger en âge de servir qui demande un permis de séjour ou la citoyenneté doit signer un contrat avec l’armée, sauf s’il possède un certificat attestant de sa démobilisation ou de son inaptitude médicale.

« Mon cœur est en miettes »

« Moscou présente tous ces combattants comme une preuve du soutien du Sud global à sa guerre, en faisant croire que ces hommes y participent pour des raisons idéologiques, par adhésion au discours du Kremlin », souligne Karen Philippa Larsen. Pourtant, aucun des prisonniers de guerre qu’elle a interrogés en Ukraine n’a évoqué de motivation politique. La plupart mettent en avant la perspective d’un emploi bien payé. « C’est l’argent qui l’a poussé, il voulait acheter une maison, il détestait notre logement qu’il surnommait “le ghetto” », affirme ainsi Susan Kuloba, une mère parmi tant d’autres au Kenya sans nouvelles de son fils. Dans la pièce unique qu’elle occupe dans le bidonville de Kibera, à Nairobi, elle garde précieusement une pochette contenant des photos de David, 22 ans, posant en tenue de combat. Selon elle, le jeune homme aurait été attiré par la promesse d’un salaire mensuel de 250 000 shillings kényans (environ 1 650 euros). Il est parti en août 2025 pour la Russie, où il pensait travailler comme agent de sécurité.

A son arrivée, raconte Susan Kuloba, David lui a appris que « l’emploi promis avait changé ». A la place, il aurait reçu deux semaines de formation militaire avant d’être envoyé au front. « Il m’a dit que ceux qui partaient ne revenaient pas, que je devais prier pour lui, confie sa mère. Le commandant lui disait qu’en cas de refus il serait tué. » Puis David n’a plus donné signe de vie. Le 18 octobre 2025, le message d’un ami de son fils lui est parvenu : « Je suis désolé, David est mort lors d’une attaque de missiles. Nous étions ensemble. Moi aussi, j’ai été blessé. Mon cœur est en miettes. »

 Capture d’écran, diffusée sur la chaîne Telegram SOTA, de la vidéo d’hommage rendu à Nemes Raymond Tarimo, un Tanzanien combattant pour le Groupe Wagner, mort en Ukraine. TELEGRAM SOTA 

Susan Kuloba peine à croire à la mort de son fils. Elle a conservé les numéros de téléphone des deux femmes qui auraient facilité son départ vers Moscou. Mais celles-ci ne répondent plus à ses appels. Au Kenya, les familles sans nouvelles de leurs proches partis en Russie sont soutenues par Vocal Africa. Cette organisation de défense des droits humains estime à 500 le nombre de Kényans envoyés combattre en Ukraine. Les familles déplorent que leurs « fils » aient été « attirés, trompés et abandonnés dans une guerre étrangère », après avoir été « recrutés dans des circonstances obscures et abusives ».

Selon Nairobi, 252 Kényans auraient déjà été enrôlés dans les forces armées russes. Après une visite à Moscou, du 15 au 17 mars, le premier ministre et chef de la diplomatie kényane, Musalia Mudavadi, a assuré avoir obtenu de la Russie qu’elle cesse d’enrôler des ressortissants du pays. D’après lui, une offre de rémunération attractive – entre 1,5 million et 3 millions de shillings kényans à la signature, assortis d’un salaire mensuel de 250 000 à 350 000 shillings –, ainsi que la promesse d’obtenir la citoyenneté russe, a constitué une « motivation majeure » dans ces départs. Nairobi a par ailleurs lancé une enquête sur les réseaux de recrutement. Une agence est dans le viseur des autorités : Global Face Human Resources, dont deux responsables ont été inculpés pour des recrutements « à des fins d’exploitation par le biais de la tromperie ».

En Egypte, après la révélation des mésaventures de Mohammed Al-Senoussi, les autorités ont réagi de la même façon. De nouvelles règles ont été adoptées pour encadrer les voyages, en Russie et en Ukraine, des hommes âgés de 18 à 35 ans. En signe d’apaisement, après les réactions dans plusieurs capitales du Sud, Moscou aurait fait passer, en février, de nouvelles consignes. Ses recruteurs ont reçu une liste de pays dont les ressortissants ne sont plus autorisés à signer de contrats. Cette information non officielle, apparue dans des groupes de discussion en ligne, a été confirmée par un centre régional de recrutement à Important Stories, média russe indépendant en exil.

Cette liste inclurait 36 pays. « Moscou fait au moins semblant de vouloir mettre un terme à ces recrutements, mais il est difficile d’en mesurer aujourd’hui le reflux, compte tenu du peu d’informations fiables dont nous disposions pour chiffrer les flux initiaux, insiste Thierry Vircoulon, de l’IFRI. C’est devenu une véritable source de tensions diplomatiques pour la Russie. Mais elle reste prudente, car, en reconnaissant l’existence de ce problème, elle reconnaît aussi de facto la réalité de ces recrutements. »

D’où viennent les combattants étrangers engagés dans l’armée russe, selon les sources

Nombre de ressortissants recrutés ou identifiés dans l’armée russe depuis le début de l’invasion de l’Ukraine (24 février 2022).

IStories / dossiers médicaux EMIASi

Fuite de la base médicale EMIAS d’un centre de recrutement moscovite, avril 2023 – mai 2024 (1 516 recrues, ≥ 48 pays). Article IStories →

INPACT / All Eyes on Wagneri

Rapport OSINT « The Business of Despair » (11 fév. 2026). 1 417 recrues africaines identifiées dans 35 pays, 316 morts. Rapport (72 p.) →

Déclarations gouvernementalesi

Chiffres officiels publiés par des ministères, parlements ou services de renseignement nationaux.

Renseignement militaire ukrainieni

Deux jeux de données du renseignement militaire ukrainien : le projet « I Want to Live » (12 666 Centrasiatiques et 1 338 Biélorusses identifiés, avril 2026) et les briefings du Coordination Headquarters for the Treatment of Prisoners of War (27 407 étrangers de 135 pays recrutés depuis 2022, hors Corée du Nord, mars 2026).

RUSSIE 

Nombre de recrues

1 00010 00020 000 

Cuba

IStories / dossiers médicaux EMIAS8

Renseignement militaire ukrainien20 000

× 

Sources : IStories (fuite EMIAS, Moscou) ; INPACT / All Eyes on Wagner ; projet « I Want to Live » et Coordination Headquarters for the Treatment of Prisoners of War (renseignement militaire ukrainien) ; déclarations de ministères et de services de renseignement nationaux. 

Infographie Le Monde

Des chiffres sous-estimés

En Asie, le Népal et l’Inde ont fait preuve de fermeté. Le gouvernement népalais a exhorté le Kremlin à rapatrier les corps des ressortissants tués au front. Dès janvier 2024, il a suspendu la délivrance de permis de travail pour la Russie et l’Ukraine, un document obligatoire pour les Népalais cherchant un emploi à l’étranger. Katmandou a demandé à Moscou de cesser de recruter ses citoyens dans l’armée, de renvoyer immédiatement ceux déjà enrôlés et d’indemniser les familles des défunts. La police a arrêté une dizaine de personnes qui utilisaient TikTok et les réseaux locaux pour acheminer des Népalais vers l’armée russe. Mais les progrès restent lents.

« Tout est organisé de manière informelle ; j’ignorais tout de la guerre entre la Russie et l’Ukraine avant de partir », raconte Suman Rai, qui avait 31 ans en 2023, lorsqu’il s’est envolé pour la Russie. Célibataire, originaire du district de Khotang, dans l’est du Népal, il n’avait encore jamais quitté son pays. Il avait besoin d’argent, après la faillite de son entreprise. « On m’a expliqué que j’irais travailler pour les soldats russes, mais on ne m’a jamais prévenu qu’il me faudrait aller sur le front, poursuit-il. L’agent m’a parlé d’un bon salaire de 300 000 roupies [1 700 euros] par mois, alors j’ai accepté. Je n’ai compris la vérité qu’une fois arrivé. »

A peine descendu de l’avion à Moscou, Suman Rai est transféré dans un camp d’entraînement pour apprendre à manier les armes à feu. « Après environ deux semaines, j’ai été envoyé en Ukraine », confie-t-il. Sur le front, il croise d’autres Népalais, dupés comme lui. Il parvient à fuir, mais doit payer l’équivalent de 1 700 euros pour quitter la Russie et rentrer au pays. Il fait partie de ceux, peu nombreux, qui en ont réchappé.

De récentes statistiques du gouvernement népalais font état de 118 ressortissants tués, 132 disparus et 219 blessés. Cinq seraient prisonniers en Ukraine. Des chiffres largement sous-estimés, selon Kritu Bhandari, une activiste népalaise qui, depuis trois ans, s’attelle à recenser les victimes. Elle a créé un groupe WhatsApp réunissant des centaines de familles sans nouvelles de leur proche et a transmis aux autorités une liste de 699 noms, avec l’identité et les photos des disparus. L’Inde, le Pakistan, le Bangladesh, l’Afghanistan et le Sri Lanka ont également remis des listes de ressortissants engagés au front. « Ces réseaux sont pilotés depuis Moscou : financement, visa, prise en charge à l’arrivée, paiement des recruteurs et des intermédiaires, tout est organisé depuis la Russie, assure Thierry Vircoulon. Dans certains cas, ces filières s’apparentent à du trafic d’êtres humains. »

Dans ces pays d’Afrique et d’Asie, comme en Russie, la corruption alimente ces réseaux, chaque intermédiaire prélevant sa part sur les recrutements. En Afrique du Sud, c’est Duduzile Zuma-Sambudla, fille de l’ancien président Jacob Zuma (2009-2018), qui est mise en cause. Connue pour relayer la propagande russe, elle avait lancé le hashtag #IStandWithRussia (« je soutiens la Russie ») aux premiers jours de la guerre en Ukraine, en février 2022. Elle fait aujourd’hui l’objet d’une enquête pour l’enrôlement de 17 hommes, partis sous le prétexte d’une formation militaire censée leur permettre de devenir gardes du corps à leur retour en Afrique du Sud. Ils avaient lancé un appel à l’aide au gouvernement sud-africain, en novembre 2025, alors qu’ils se trouvaient coincés dans une zone de combat, dans la région ukrainienne du Donbass. Huit d’entre eux appartiendraient à la famille de l’ancien chef de l’Etat.

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Condamnant « l’exploitation de jeunes gens vulnérables par des individus travaillant avec des entités militaires étrangères », la présidence sud-africaine a annoncé l’ouverture d’une enquête sur les conditions de ces recrutements. Le gouvernement dit traquer « activement » des dispositifs mis en place de l’étranger pour enrôler des jeunes par des promesses mensongères d’emplois grassement payés, dans un pays où six jeunes sur dix sont au chômage.

Le président Cyril Ramaphosa a personnellement évoqué le sort des 17 Sud-Africains avec Vladimir Poutine, lors d’un entretien téléphonique, le 10 février. Il a « exprimé sa sincère gratitude » au chef du Kremlin après le retour de quatre d’entre eux ; 11 autres ont depuis été rapatriés. Cette affaire, très médiatisée en Afrique du Sud, a conduit Duduzile Zuma-Sambudla à démissionner de son mandat de députée, dès la fin novembre 2025. Depuis, elle ne s’est plus exprimée sur le sujet.

A Pretoria, Katmandou ou Nairobi, les sociétés ne perçoivent encore que des fragments d’un réseau tentaculaire : des intermédiaires corrompus, des promesses vides et, au bout de la chaîne, des jeunes projetés dans l’économie de guerre russe, souvent sans retour.

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Alba Dufaure Nairobi, correspondance 

 

Samuel Forey Le Caire, correspondance 

 

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