« La Russie falsifie la mémoire de la seconde guerre mondiale pour justifier ses actes les plus abominables »

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ribune .  Le Monde du 4 mai 2025

 

 

 

Un collectif d’historiens européens dénonce, dans une tribune au « Monde », le révisionnisme historique que Moscou diffuse en Occident, particulièrement dans le débat américain, pour rendre acceptable son « opération spéciale » dans une Ukraine « fasciste » à « dénazifier ».

Ce mois de mai marque le 80e anniversaire d’un des moments les plus marquants de notre histoire commune. Pendant la seconde guerre mondiale, les nations du monde entier se sont unies contre l’Allemagne nazie et ses alliés, créant entre les Etats-Unis et l’Europe un lien indéfectible, forgé dans l’épreuve et le sacrifice.

Aujourd’hui, les principes qui nous ont rassemblés, dans la lutte contre la tyrannie – pour la liberté, la démocratie et la vérité –, sont à nouveau menacés. La Russie de Vladimir Poutine cherche quotidiennement à affaiblir nos libertés, notre unité et nos amitiés par des actions belliqueuses et des campagnes de désinformation. De façon particulièrement cynique, elle invoque la mémoire de la seconde guerre mondiale pour justifier ses actes les plus abominables.

En tant qu’historiens, conservateurs et professionnels de la mémoire en Europe, nous sommes profondément préoccupés par la diffusion croissante de la désinformation russe dans le débat américain, que ce soit sur les réseaux sociaux, dans les médias traditionnels ou même dans certaines prises de parole officielles. Cette désinformation vise précisément ce que nous avons de plus précieux – nos valeurs communes – en cherchant à creuser un fossé entre l’Europe et l’Amérique.

Face aux falsifications historiques massives venant de Moscou, il nous semble essentiel de rappeler certains faits incontestables. En 1939, c’est l’Allemagne nazie d’Hitler qui a déclenché la guerre en attaquant la Pologne. A cette époque, l’Union soviétique était alliée à Hitler et a, elle aussi, envahi la Pologne. La version officielle russe selon laquelle la guerre aurait été provoquée par la Pologne est totalement fausse.

Une insulte à l’histoire

Peu après le début de la guerre, les Soviétiques ont également attaqué la Finlande. En 1940, ils ont envahi et annexé la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie. Ces agressions étaient totalement injustifiées, sans aucun caractère consensuel ou légal, contrairement aux affirmations répétées de Vladimir Poutine.

L’Union soviétique a subi d’effroyables pertes pendant la seconde guerre mondiale, mais beaucoup d’entre elles se sont déroulées en Ukraine et ont directement touché le peuple ukrainien. L’affirmation de Poutine selon laquelle l’Ukraine glorifierait aujourd’hui les nazis et leurs collaborateurs n’est pas seulement factuellement fausse : elle constitue une insulte à l’histoire tragique de ce pays.

Si l’Armée rouge a bien libéré l’Europe de l’Est en 1944 et 1945, les peuples de ces pays n’ont pourtant pas vécu l’occupation soviétique qui a suivi comme une libération. Pendant quarante-cinq ans, les Européens de l’Est ont subi des régimes communistes répressifs qu’ils n’ont jamais choisis.

La vérité de cette histoire se trouve dans les archives russes elles-mêmes, brièvement ouvertes au monde dans les années 1990. Dans la Russie d’aujourd’hui, parler librement de l’histoire est devenu extrêmement dangereux. De nouvelles lois russes criminalisent désormais toute critique de l’Armée rouge ou de ses vétérans. Les livres révélant les crimes soviétiques sont interdits, des musées et institutions ont été fermés, et les archives russes sont inaccessibles aux chercheurs indépendants.

Cette lutte autour de notre histoire est cruciale, car Poutine instrumentalise la mémoire de la seconde guerre mondiale pour justifier l’invasion actuelle de l’Ukraine, pays qu’il qualifie à tort d’« Etat fasciste » nécessitant une « dénazification ». La Russie nie ainsi à l’Ukraine le droit d’exister en tant que nation souveraine et lui fait porter la responsabilité du conflit actuel. Face à ce déluge de désinformation venu de Moscou, il est plus que jamais nécessaire de s’appuyer sur une solide connaissance historique et une analyse critique rigoureuse.

La désinformation multiplie les divisions

A l’approche de l’anniversaire du 8 mai 1945, nous demandons au peuple américain de dépasser les divisions politiques, souvent amplifiées par les trolls des deux côtés de l’Atlantique et attisées par Moscou. Rappelez-vous les liens qui nous unissent, liens forgés sur les champs de bataille et renforcés par quatre-vingts ans d’amitié et d’alliance. La désinformation cherche à nous diviser, mais notre engagement commun envers la liberté et la démocratie doit l’emporter.

Surtout, nous vous appelons à soutenir l’Ukraine. Nous espérons qu’une solution diplomatique pourra être trouvée avec l’aide des Etats-Unis, mais gardez toujours à l’esprit que Poutine est l’agresseur : il ne doit en aucun cas être récompensé pour avoir menacé les peuples libres du monde. Tout accord de paix devra reconnaître pleinement le droit fondamental de l’Ukraine à rester une nation souveraine, capable de se défendre en cas de nouvelles attaques.

 

Le 8-Mai, nous serons à vos côtés pour honorer la mémoire de tous ceux, hommes et femmes, qui ont servi pendant la seconde guerre mondiale. Ils ont répondu à l’appel de leurs pays, façonnant l’histoire et contribuant au retour de la paix, de la démocratie et de la liberté. En nous tenant ensemble pour défendre ces valeurs aujourd’hui, nous réaffirmons notre détermination à empêcher que de tels conflits dévastateurs ne se reproduisent un jour.

Premiers signataires : Antony Beevor ; Carlo Gentile ; Margaret MacMillan ; Paweł Machcewicz ; Richard Overy ; Denis Peschanski ; Henry Rousso ; Dariusz Stola ; Keith Lowe ; Olivier Wieviorka. Retrouvez la liste complète des signataires