« Les piliers de la démocratie sont les écoles, les universités, les médias et le système judiciaire. Ils sont tous attaqués »

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Le Monde du 14/05/2025

 

Jason Stanley, professeur à Yale : « Les piliers de la démocratie sont les écoles, les universités, les médias et le système judiciaire. Ils sont tous attaqués »

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Jason Stanley est professeur de philosophie, spécialisé dans les pratiques et le langage des régimes autoritaires. Il a décidé de quitter Yale et de rejoindre la Munk School of Global Affairs and Public Policy de l’université de Toronto, au Canada.

La direction de l’université Columbia a plié devant les ingérences de l’administration Trump. Harvard résiste. Qu’est ce qui vous a poussé à partir ?

C’est horrible. Je suis très heureux à Yale depuis douze ans. Je pensais que ce serait ma résidence permanente. Mes enfants sont bien installés, ils ont 10 et 14 ans et je vais les arracher à leurs amis. Mais je dois partir. C’est une décision politique, un signal que je donne, en tant que critique de ce mouvement trumpiste depuis dix ans. L’instrumentalisation de l’antisémitisme par cette administration et son orientation hostile aux Noirs – mes deux enfants le sont – sont trop lourdes à supporter.

Mon boulot est de dire ce qu’il se passe. Je peux le faire mieux si je n’ai pas à craindre les conséquences de la vérité. Bon nombre de mes collègues envisageraient sérieusement une offre de départ, si elle se présentait.

Yale a protégé ses enseignants et n’a pas été visée par le gouvernement fédéral. J’aurais aimé qu’on soit moins silencieux face à ce qu’il se passe, qu’on parle en défense des autres universités, mais Yale n’a rien fait de mal. Columbia, elle, a accepté tout ce que l’administration réclamait, ce qui a entraîné de nouvelles demandes. Classique, avec un harceleur. Ils [l’administration Trump] font tout selon le manuel autoritaire, comme la Hongrie ou la Russie.

Mais, en Russie, des opposants et des journalistes ont été assassinés, aucun pluralisme n’existe…

Il ne faut pas comparer les Etats-Unis de 2025 avec la Russie de 2025, mais avec les premières années de Poutine. On s’aperçoit que tout se passe plus vite dans notre pays. Quant à la Hongrie, on sait que Viktor Orban joue le rôle de conseiller des trumpistes. Il s’est rendu à la Heritage Foundation [cercle de réflexion conservateur très influent], où a été rédigé le Project 2025 [un ensemble de plus de 900 pages de propositions politiques conservatrices de droite].

 

J’espère qu’il est clair à présent pour tout le monde que Donald Trump veut instaurer un régime autoritaire. L’avenir n’est pas écrit. Toutefois, il ne faut pas seulement penser à Trump, mais à la machine derrière lui. C’est cette machine qui permet de faire passer des lois dans des Etats comme le Texas pour détruire les universités de l’intérieur.

Dans certains Etats du Sud, il devient illégal d’enseigner notre histoire. Les gens sont invités à dénoncer leurs professeurs. En des termes vagues, on donne l’ordre de s’en prendre à tous ceux qui proposent un récit crédible de l’histoire américaine, dans laquelle l’extermination des indigènes et le racisme ont joué un rôle-clé. A la place, on prétend promouvoir un enseignement patriotique.

Idéologiquement, comment se définit cette machine ?

C’est une idéologie d’extrême droite xénophobe, un ultranationalisme chrétien. C’est une idéologie fasciste, un mélange de vieille droite et de nouvelle droite, auquel s’ajoute le style dictatorial imprévisible et poutinesque de Donald Trump. Enfin, il y a les oligarques de la tech et des ressources fossiles, mais ils semblent être moins en cour.

 

Au cours de son premier mandat, Trump était seulement un aspirant fasciste, mais il ne disposait pas de la machine et devait s’appuyer sur des gens autour de lui, qui maîtrisaient ses pires impulsions. Il y a deux différences aujourd’hui : d’abord, cette machine d’extrême droite, qui se préparait à un régime autoritaire de type nationaliste chrétien depuis cette époque. Et puis, il y a le remplacement massif des fonctionnaires.

Certains disent : ce n’est pas du fascisme, mais de l’incompétence. Mais, dans Les Origines du totalitarisme, Hannah Arendt explique bien que les régimes totalitaires remplacent les responsables compétents par des loyalistes incompétents ! On assiste à une purge massive de toute personne pouvant se montrer déloyale, avec des sanctions massives dans ce cas. C’est faire preuve d’inconscience que de trahir Trump.

Comment jugez-vous ceux qui résistent à cette offensive ?

Les piliers de la démocratie sont les écoles, les universités, les médias et le système judiciaire. Ils sont tous attaqués. Cela devient problématique de voir que tout le monde regarde en direction de l’université Harvard comme sauveur de la démocratie.

Mais c’est la réalité du moment, y compris pour des gens qui sont très éloignés du milieu académique, qui voient que Harvard résiste au président. Mais voilà la stratégie suivie par cette administration. Ils visent les universités les unes après les autres avec ces coupes budgétaires, afin d’empêcher leur unité. C’est pour cela qu’ils ne commencent pas par imposer fiscalement leurs dotations ou par attaquer leur statut à but non lucratif, car toutes les universités seraient alors visées.

La Cour suprême, elle, est dominée par les conservateurs. Mais elle est aussi peuplée par des diplômés de Harvard et de Yale. Si Trump l’emportait au détriment du système judiciaire, la façon dont ces magistrats conçoivent leur propre importance dans la société serait réduite à néant. J’espère donc que certains d’entre eux refuseront de devenir des clowns.

Quelle est l’atmosphère actuellement sur les campus ?

Les professeurs qui n’ont pas la nationalité américaine ont peur, à juste titre. Ils doivent faire attention à leurs publications sur les réseaux sociaux, à leurs déclarations. A Yale, mes collègues font du super boulot pour s’organiser, en solidarité.

Mais la peur dépasse leur seul cas, elle touche aussi la science. Des professeurs ont subi des pertes radicales de financements. La science américaine se trouve face à une menace existentielle. Il y a aussi des départements plus ciblés encore, comme les études sur les femmes, les Afro-Américains ou sur le Moyen-Orient.

Enfin, il y a un groupe particulier, celui des enseignants juifs comme moi, très en colère en voyant comment l’antisémitisme est instrumentalisé contre notre université. Nous sommes nombreux à avoir été très critiques des actions israéliennes à Gaza, et à avoir soutenu les protestations l’an passé. Nos voix ont été ignorées.

Aujourd’hui, les arrestations qui sont faites supposément au nom de la lutte contre l’antisémitisme sont, en fait, de nature antisémite, dans le sens où elles alimentent le stéréotype selon lequel les juifs contrôlent les institutions et forment un groupe puissant, pouvant obtenir votre renvoi si vous critiquez Israël. Cela nourrit une vague massive d’antisémitisme contre les juifs américains.

Quelle est la part de responsabilité des démocrates dans la situation actuelle ?

La plus grande revient aux médias, pour avoir refusé de voir la réalité en face. Ils ont normalisé la situation, ridiculisant les gens qui évoquaient une menace existentielle pour la démocratie. Ces médias mainstream ont aussi validé les stratégies de l’administration Trump.

Le New York Times a publié dans ses pages opinions des dizaines de tribunes depuis 2015 qui ont préparé le terrain à la stratégie de destruction de la démocratie, en prétendant que les universités étaient dominées par des extrémistes gauchistes. C’est de la fiction complète. Les marxistes ne contrôlent pas les universités d’élite en Amérique, ils n’ont pas lancé d’attaques contre la liberté d’expression. La guerre contre le « wokisme » a été le front avancé de l’attaque conduite par l’extrême droite dans le monde contre la démocratie. Il s’agit d’une trahison intellectuelle de la part de médias d’élite arrogants, qui se pensaient eux-mêmes à l’abri.

Piotr Smolar (Washington, correspondant)