« L’islam est trop souvent perçu comme susceptible d’engendrer des tensions avec la République »
Directeur honoraire du Collège des Bernardins
Fonctionnaire honoraire et président de la fondation Apprentis d’Auteuil
Michel Davy de Virville et Jean-Marc Sauvé évoquent, dans une tribune au « Monde », les conclusions du travail mené durant trois ans par la Grande Mosquée de Paris sur la question de la compatibilité entre islam et valeurs républicaines, et répondent aux critiques qu’a pu susciter cette étude collective.
Publié le lundi 6 mars 2026 LE MONDE
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Alors que les discours de rejet ne cessent de gagner du terrain et que les conflits s’aggravent au Proche-Orient, des déclarations récentes venues des Etats-Unis ont pu affirmer que l’islam n’aurait pas sa place dans les sociétés occidentales.
En France, pays dont l’histoire est façonnée par la pluralité des convictions et par l’idéal républicain, une telle vision est inacceptable. La question n’est pas de savoir si l’islam appartient ou non à la société française : des millions de citoyens musulmans participent déjà à la vie du pays, dans toutes ses dimensions sociales, économiques, culturelles et intellectuelles. La véritable question est de comprendre comment la tradition religieuse musulmane s’inscrit dans le cadre des principes républicains et comment ce dialogue peut être approfondi.
C’est dans cet esprit que la Grande Mosquée de Paris a engagé un travail collectif de réflexion sur l’adaptation de la tradition religieuse musulmane au contexte de la République. L’objectif de cette démarche est simple : montrer comment les musulmans vivant en Occident peuvent conjuguer la fidélité aux principes immuables de leur foi avec l’adaptation aux réalités sociales, juridiques et culturelles des sociétés dans lesquelles ils vivent. Loin d’être une tension insoluble, cette articulation constitue une responsabilité morale et citoyenne.
Foi et raison
La tradition intellectuelle de l’islam offre d’ailleurs depuis longtemps les outils pour penser cette relation entre foi et raison. Au XIIᵉ siècle, le philosophe Averroès [1126-1198] affirmait déjà que la vérité ne saurait être en contradiction avec la foi : lorsque la raison humaine met en lumière une réalité nouvelle, l’interprétation des textes religieux doit être éclairée par cette connaissance. Avant lui, le philosophe Al-Ghazali [mort en 1111] rappelait que le doute et l’examen critique constituent des chemins vers une foi plus profonde. Cette tradition d’interprétation et de réflexion constitue l’un des fondements de la pensée musulmane.
Pendant trois années, imams, responsables d’autres cultes, responsables publics, intellectuels et universitaires venus d’horizons divers ont confronté leurs analyses et leurs expériences. Ce travail a donné naissance à l’ouvrage collectif Musulmans en Occident. Pratique cultuelle immuable, présence adaptée (Albouraq Editions, 924 pages, 69 euros), accompagné d’un glossaire de près de 300 entrées, de comptes rendus d’auditions et d’un important texte de synthèse, intitulé « La charte de Paris ».
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Nous avons été associés et engagés dans ce travail, dont l’enjeu nous paraissait important. Alors que la pluralité des religions en France est une richesse indispensable pour le lien social, l’islam est, dans le contexte du conflit au Moyen-Orient et du terrorisme, trop souvent perçu comme une religion susceptible d’engendrer des tensions avec la République.
Grâce au travail mené en commun, nous avons reconnu que cette perception tient souvent moins à la réalité des pratiques qu’à une visibilité accrue de la religion dans une société devenue largement sécularisée et que les valeurs fondamentales qui structurent l’éthique musulmane – sincérité, solidarité, assistance aux plus vulnérables, défense de la dignité humaine et de la paix – trouvent de nombreux échos dans les principes de la morale républicaine enseignée par l’école.
Convergences avec les autres traditions spirituelles
Certaines questions qui traversent aujourd’hui la société française concernent d’ailleurs l’ensemble des traditions religieuses : le commencement et la fin de la vie, les enjeux de bioéthique ou encore les relations entre convictions religieuses et choix individuels. Les réponses apportées par la tradition musulmane à ces interrogations méritent d’être mieux connues, non seulement pour leurs spécificités, mais aussi pour leurs convergences avec les autres traditions spirituelles. Car la connaissance mutuelle demeure la condition première de la compréhension.
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D’autres sujets, en revanche, sont souvent présentés comme spécifiques à l’islam : la liberté de conscience, l’apostasie, la visibilité religieuse, le prosélytisme ou encore les revendications politiques violentes de certains groupes se réclamant de l’islam. Ces questions méritent d’être discutées sereinement, au-delà des caricatures médiatiques qui réduisent trop souvent l’islam à des débats récurrents sur le voile, la sexualité ou le mariage interconfessionnel.
Dans la grande majorité des cas, les pratiques religieuses musulmanes relèvent avant tout d’un engagement personnel, d’une règle intérieure de conduite et d’un questionnement intime. Jeûner pendant le mois de Ramadan, accomplir la prière ou choisir de s’abstenir de consommer certains aliments sont des pratiques individuelles qui n’imposent aucune contrainte à autrui. Elles témoignent simplement d’une discipline spirituelle librement assumée par ceux qui la choisissent.
Il existe néanmoins des situations où certaines convictions religieuses peuvent entrer en décalage avec l’évolution de la législation civile. Les débats actuels sur le suicide assisté ou l’euthanasie en sont un exemple. Dans ces cas, la coexistence entre la loi de la République et les convictions religieuses repose sur un principe simple : le respect de la loi commune n’oblige pas chacun à adopter les pratiques que celle-ci autorise. La liberté de conscience implique précisément la possibilité d’agir selon ses convictions personnelles dans le cadre du droit.
Différences culturelles
Par ailleurs, certaines divergences tiennent davantage à des différences culturelles qu’à une opposition réelle entre la règle religieuse et la loi républicaine. C’est notamment le cas de débats très médiatisés autour du port du voile.
La réflexion menée par la Grande Mosquée de Paris rappelle que la tradition juridique musulmane repose sur une pluralité d’interprétations et qu’elle ne se réduit pas à une opposition simpliste entre ce qui serait autorisé ou interdit. L’exercice de la raison et de la responsabilité individuelle y occupe une place centrale.
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Ainsi, la réflexion engagée vise à distinguer ce qui relève de la doctrine religieuse, qui appartient en premier lieu aux croyants, et ce qui relève du débat civique et politique propre à toute société démocratique. Les musulmans, comme tous les citoyens, participent à ce débat à travers leurs convictions, leurs engagements et leur sens du bien commun.
L’islam trouve sa place dans notre société fondée sur les principes de liberté, d’égalité et de fraternité. Une République forte est une République qui protège sans stigmatiser, qui rassure sans exclure et qui unit sans chercher à uniformiser. C’est dans un esprit de responsabilité partagée que peut se construire un dialogue serein entre l’islam et la société française : un dialogue fondé sur la dignité humaine, l’égalité entre les citoyens, la liberté de conscience et de religion et le refus de toute discrimination et instrumentalisation politique de la foi.
« Musulmans en Occident. Pratique cultuelle immuable, présence adoptée », sous la direction de Chems-Eddine-Hafiz. Albouraq, 924 pages, 69 euros. ALBOURAQ
Michel Davy de Virville est directeur honoraire du Collège des Bernardins.
Jean-Marc Sauvé est président de la fondation Apprentis d’Auteuil. Il a présidé la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise (Ciase), et est vice-président honoraire du Conseil d’Etat.
Michel Davy de Virville (Directeur honoraire du Collège des Bernardins) et Jean-Marc Sauvé (Fonctionnaire honoraire et président de la fondation Apprentis d’Auteuil)
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