« La taxe Zucman n’a aucun sens »

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Jean Peyrelevade, économiste : « La taxe Zucman n’a aucun sens »

Tribune 

Publié le 20 juin 2025 . LE MONDE

 

Jean Peyrelevade

Economiste

 

Un impôt plancher sur les grandes fortunes en France serait une aberration économique, explique, dans une tribune au « Monde », celui qui fut le conseiller économique du premier ministre socialiste Pierre Mauroy, de 1981 à 1983.

Les trois économistes Gabriel Zucman, Jean Pisani-Ferry et Olivier Blanchard ont proposé, dans une tribune au Monde, le 11 juin, de mettre un impôt minimum annuel de 2 % sur la fortune des 1 800 foyers fiscaux dont le patrimoine dépasse 100 millions d’euros. Cette mesure, refusée par le Sénat le 12 juin, a été reprise par toute la gauche, y compris modérée, qui l’a incluse dans son prétendu programme de gouvernement. Or, non seulement cette mesure n’a aucun sens, mais elle n’a aucune chance de pouvoir être mise en œuvre.

D’abord, il est exact que les inégalités de patrimoines s’accroissent en France, année après année. Mais il faudrait distinguer les richesses héritées que les heureux bénéficiaires reçoivent sans le mérite d’avoir participé à leur production et les patrimoines constitués, souvent à partir de zéro et après des efforts d’investissement sur une vie entière. Les premiers (aujourd’hui plus de la moitié) augmentent globalement plus vite que les seconds et ce d’autant que les Français investissent peu dans des entreprises. Pourquoi alors les trois auteurs ne disent-ils rien des droits de succession ?

Ensuite, leur affirmation centrale est que l’ensemble des Français acquittent environ 50 % de leurs revenus en impôts et cotisations sociales, mais que ce chiffre tomberait à 27 % seulement pour les milliardaires, dès lors que l’on calcule l’impôt sur l’ensemble des revenus, ceux du patrimoine étant inclus. Cette affirmation est totalement imaginaire. Pourquoi ? Parce que ses auteurs oublient volontairement la part du patrimoine des ménages, de loin la plus importante, qui n’est assujettie à aucun impôt.

Un patrimoine défiscalisé

Le patrimoine total des ménages français représente en effet 14 000 milliards d’euros (données 2023), soit cinq fois le produit intérieur brut (PIB) du pays et huit fois le revenu brut disponible. Bien entendu, ce patrimoine est très concentré : les 10 % les plus riches en possèdent 54 % et les 50 % les plus pauvres moins de 5 %. Les déciles intermédiaires, cependant, méritent l’analyse. Le patrimoine moyen du septième décile est de l’ordre de 340 000 euros, soit à peu près neuf fois leur niveau de revenu. Les chiffres correspondants sont de 490 000 (douze fois le revenu) pour le huitième, 750 000 pour le neuvième (15 fois le revenu) et 2 500 000 (25 fois le revenu) pour les 10 % les plus riches.

Que payent ces différents acteurs comme impôts sur leur patrimoine ? Cette question est omise ! Or le patrimoine global est en France principalement composé de biens immobiliers (61 % ce qui est un chiffre gigantesque), d’actifs financiers (20 %) et enfin, montant le plus faible, d’actifs professionnels (11 %). Si on regarde les chiffres de près, les personnes qui payent un impôt significatif sur leur patrimoine sont, par ordre fortement croissant, les 10 %, les 5 % puis les 1 % les plus riches. Ces derniers sont les seuls à investir en actifs professionnels, les plus décisifs pour la croissance du pays. Les autres, du septième au dixième décile, bien que dans une position très confortable, ont un patrimoine très largement défiscalisé. L’affirmation selon laquelle tous les Français, à l’exception des seuls multimillionnaires, payeraient 50 % d’impôts et de charges sociales sur leurs revenus totaux n’a donc aucun sens.

Les raisons en sont simples. Il y a en France 38 millions d’appartements, dont moins de 15 % sont loués et donnent donc lieu au paiement d’un impôt sur les loyers. Les 85 % restant (50 % du patrimoine national) sont considérés comme ne rapportant rien à leurs propriétaires !

 

De même, sur 2 800 milliards d’actifs financiers, une très large majorité (plus de 2 000 milliards d’assurances-vie et Livret A) est en fait défiscalisée. Les placements qui ne le sont pas – achats d’actions ou d’obligations – relèvent des seuls riches du dernier décile. Cette situation est encore plus manifeste pour les actifs professionnels qui sont entre les mains d’artisans, de commerçants ou d’entrepreneurs : ces derniers, ayant réussi, payent l’impôt sur les bénéfices de leurs propres entreprises. Une simple illustration factuelle : au neuvième décile du patrimoine [celui au-dessous duquel se situent 90 % des ménages], le chiffre du placement dans les actifs professionnels est de 6 %. Au 99e centile [le 1 % des plus riches], il est de 30 % ! Cela correspond à l’envolée vers les gains, donc vers la croissance et vers l’impôt.

Remercier plutôt que surtaxer

Qu’est-ce à dire ? Que tous les entrepreneurs de la planète, petits ou gros, font la même chose que les ultrariches en séparant leur patrimoine investi dans leurs sociétés de leur revenu. Ils y sont d’ailleurs juridiquement obligés : une société a obligatoirement sa propre raison sociale. L’accumulation entrepreneuriale est un objectif partagé par des centaines de millions d’individus dans le monde, auxquels on doit l’amélioration collective de notre niveau de vie. Pour cela il faudrait les remercier plutôt que les surtaxer.

En revanche, les patrimoines significatifs mais inférieurs à 1 million d’euros ne sont pas fiscalisés en France : l’Etat offre à l’immense majorité des contribuables des possibilités de placement de leur épargne sans impôts mais également, hélas, sans beaucoup de capacité d’enrichissement. Les seuls à être vraiment imposés investissent dans l’appareil productif. Certes leurs patrimoines sont élevés (la plupart des millionnaires voire des milliardaires), mais ils payent l’impôt sur les résultats des entreprises dans lesquelles ils sont seuls à avoir mis de l’argent. Les patrimoines défiscalisés (immobilier, assurance-vie, Livret A, dépôts bancaires), soit la moitié du total, sont considérés comme inexistants.

La tribune rédigée par ces trois économistes est, de mon point de vue, l’expression d’une idéologie fortement anticapitaliste : la richesse entrepreneuriale leur est insupportable. Rien de nouveau sur le sol français.

Jean Peyrelevade, est ancien conseiller économique du premier ministre Pierre Mauroy, de 1981 à 1983, ancien PDG de l’UAP et du Crédit lyonnais, économiste.