L’IA au cœur d’un projet étatique antidémocratique

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Textes invités

 

18 août 2026| .  AGONE

Les formes de violence d’État à la généralisation desquelles on assiste dans les démocraties occidentales ont été renforcées et stabilisées par une transformation du pouvoir étatique à un niveau moins visible mais aux conséquences d’autant plus profondes : celui de l’infrastructure technique. Aux États-Unis, la réduction systématique des effectifs dans l’ensemble de l’administration publique a été compensée, au cours de l’année 2025, par une externalisation massive de certaines fonctions étatiques centrales vers des entreprises technologiques. Sans compter les offres de cloud étatiques faites par Amazon et Microsoft, des entreprises comme Palantir, Anduril et SpaceX ne sont désormais plus de simples prestataires mais constituent de facto l’ossature opérationnelle de l’action de l’État américain.

C’est ainsi qu’à l’été 2025 le Pentagone a signé un contrat d’environ dix milliards de dollars avec l’entreprise d’analyse de données Palantir, regroupant des dizaines d’accords existants. Ce qui apparaissait comme une simplification bureaucratique a conduit en réalité à ce que des fonctions centrales en matière militaire et sécuritaire ‒ de la logistique et de la planification des opérations à la sélection des cibles, jusqu’à l’analyse des informations issues du renseignement ‒ soient désormais gérées de manière durable via des plateformes privées. Avec ses systèmes « Foundry », « Gotham » et « ImmigrationOS », Palantir a été explicitement qualifié de « système d’exploitation » de l’appareil étatique américain.

Cette métaphore souligne qu’il ne s’agit pas seulement de traiter des données mais de préstructurer des logiques de décision et de déléguer des mécanismes de pouvoir à des acteurs privés. De même, la gestion budgétaire, l’administration sociale, les soins de santé et le contrôle migratoire passent désormais par des plateformes de grandes entreprises de la tech devenues indispensables à l’État, tout en échappant largement au contrôle démocratique. La souveraineté étatique n’est pas véritablement abolie mais techniquement externalisée et transférée à des acteurs porteurs de puissants intérêts économiques propres.

La thèse centrale de cet ouvrage vise à montrer que la façon la plus pertinente de décrire cette évolution est de recourir au concept de « fascisme » ‒ non pas au sens d’un retour à des formes historiques mais comme une configuration inédite de la politique fasciste dans les conditions technologiques du XXIe siècle. Alors qu’on peut être tenté, dans une première approche et dans la phase actuelle, de ne parler que de forces et de méthodes de nature fascistoïde, nous allons voir qu’elles peuvent produire un véritable système fasciste. Ce fascisme se réalise par l’érosion progressive d’institutions démocratiques et de l’État de droit, qui se maintiennent formellement, et par l’ancrage technocratique du pouvoir étatique dans des infrastructures numériques.

Cette évolution s’inscrit dans une dynamique transnationale de projets autoritaires qui trouvent des points d’ancrage dans différents systèmes politiques. Des dynamiques comparables peuvent ainsi être observées dans le virage à droite et la montée de partis d’extrême droite en Allemagne, en France et dans d’autres pays européens, mais aussi dans l’affaiblissement systématique des institutions de l’État de droit dans des pays comme la Hongrie, l’Italie et la Pologne, ainsi que dans la mise en réseau international de mouvements et d’acteurs de la droite radicale. Dans ce contexte, les États-Unis apparaissent moins comme un cas particulier que comme un point de cristallisation transnational : nulle part ailleurs, ces processus ne se déroulent avec une telle rapidité, et nulle part ailleurs ils n’exercent, en raison de la position géopolitique, militaire et technologique du pays, une influence aussi immédiate au-delà de ses frontières.

Le second mandat de Trump a marqué un saut déterminant : entre ses deux mandats, le mouvement Alt-right s’est étroitement lié à l’industrie technologique opérant à l’échelle internationale, et il a pu ainsi former avec elle un axe politique puissant. Les notions d’« alt-right » (dans le contexte américain) ou de « nouvelle droite » (dans le contexte européen) désignent ces courants politiques d’ultradroite qui ont émergé au cours des dernières décennies et se démarquent des positions conservatrices classiques en mettant en scène des visions du monde nationalistes, racistes, antiféministes, autoritaires et, comme un antagonisme civilisationnel, une « guerre culturelle ». Dans la configuration actuelle, ce mouvement s’allie à la puissance économique et infrastructurelle d’acteurs radicalisés de la tech, dont les présupposés idéologiques ‒ culte de l’efficacité, fantasmes de gouvernance technocratique, élitisme et mépris de la démocratie ‒ constituent le fondement de la transformation étatique à caractère fascisant aux États-Unis. Protégées par la puissante infrastructure des géants du numérique, les positions de l’ultradroite ne se limitent plus à l’espace des débats publics ou des affrontements parlementaires, elles interviennent désormais directement au niveau de l’État de droit et de ses institutions.

Le présent ouvrage cherche à montrer que la synergie politique entre ces nouvelles droites et les élites de la tech ne relève pas d’un simple opportunisme. Pour tous ces acteurs, il ne s’agit pas uniquement de profits à court terme ou d’une proximité tactique avec le pouvoir mais d’une appropriation à long terme des fonctions étatiques, des infrastructures et des capacités de gouvernance. Cette ambition est indissociablement liée à des tendances antidémocratiques, anti-égalitaires et fascistes. Nous allons montrer comment les fondements idéologiques de cette orientation ont été préparés depuis plusieurs décennies dans certains milieux de la tech et comment ils s’inscrivent dans une continuité de l’histoire des idées. Le thème de l’IA en constitue l’ancrage et le pivot. La technologie de l’IA n’est pas seulement un segment clé de l’industrie informatique actuelle, elle évolue vers une nouvelle infrastructure d’exercice et de fonction du pouvoir au niveau de l’État. En même temps, l’IA est reliée depuis des décennies à des schémas de pensée idéologiques et pseudophilosophiques dominés par des visions libertariennes, élitistes et anti-égalitaires – prolongements de l’eugénisme, du suprémacisme blanc et du racisme.

Les transformations autoritaires auxquelles nous assistons aux États-Unis sont interprétées de diverses façons : comme un « technofascisme », un néoféodalisme, une intensification des dynamiques de crise du capitalisme ou encore une prolongation des rapports de violence coloniaux. Ces perspectives critiques saisissent certes des aspects importants du phénomène, mais elles demeurent insuffisantes dans la mesure où elles traitent l’IA comme un simple instrument, une rhétorique ou un épiphénomène des processus économiques. L’approche adoptée ici considère au contraire l’IA comme un point d’articulation du pouvoir discursif, infrastructurel et politique.

Dans cette dynamique, l’IA conduit à une infrastructure très idéologisée de la pratique politique, qui produit des formes spécifiques de savoir, de décision et d’administration, et qui, accompagnées de narratifs appropriés, justifie, rationalise et normalise des programmes antidémocratiques. Le fascisme à l’ère de l’IA ne désigne ainsi ni une dystopie technologique ni une autre manière de décrire le capitalisme ou le colonialisme mais le moment historique où la préemption fondée sur l’IA, la violence étatique et des idéologies anti-égalitaires se condensent en un projet étatique explicitement antidémocratique.

L’élément décisif n’est pas seulement que l’IA soit utilisée comme infrastructure, il faut aussi prendre en compte sa charge idéologique. Dans la présente étude, ces modes de pensée, à la fois marqués par la philosophie et par le monde de l’entreprise, sont désignés sous l’appellation « idéologies de la tech », afin de rendre plus visibles leur dimension de pouvoir souvent dissimulée et leur efficacité politique. Au cours des dernières décennies, ces idéologies se sont de plus en plus radicalisées. C’est précisément ce niveau idéologique qui constitue l’interface où les élites technologiques et la politique de l’Alt-right se rejoignent pour former un axe de pouvoir antidémocratique.

Rainer Mühlhoff

Extrait de l’introduction de son livre (traduit de l’allemand par Pierre Deshusses) : Intelligence artificielle & nouveau fascisme, à paraître le 9 septembre 2026.