Abondance. Comment bâtir l’avenir que nous désirons 

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Auteur de l'oeuvre
Ezra Klein et Derek Thompson





 

« Abondance », d’Ezra Klein et Derek Thompson, le livre qui enfièvre la gauche américaine

Pour les deux journalistes auteurs du livre « Abondance », qui paraît jeudi 12 mars en France, la gauche américaine doit renouer avec le progrès économique et se départir des réglementations et obstacles procéduraux. Une thèse stimulante qui a réveillé le débat chez les démocrates aux Etats-Unis, mais qui évite de s’attaquer au cœur du capitalisme. 

Par Pascal Riché 

Publié le 12 mars 2026 .LE MONDE

Au début d’Abondance, Ezra Klein et Derek Thompson proposent un exercice de pensée. Vous vous endormez et vous vous réveillez trente ans plus tard. D’abord entre 1875 et 1915, puis entre 1990 et 2020. La première fois, vous découvrez un monde transformé : votre ville a vu apparaître l’éclairage électrique, l’aspirine, les voitures à moteur, les gratte-ciel, l’avion, le cinéma, le phonographe, le basket-ball, le Coca-Cola. Pendant la seconde période, vous retrouvez le même paysage, à peu de chose près. A part les passants qui plaquent à leur oreille des smartphones, le monde physique n’a pas bougé, ou à peine. « Où sont passés les bâtisseurs ? », se demandent les auteurs dans leur livre, publié, en France, jeudi 12 mars aux éditions Arpa (traduit de l’anglais, Etats-Unis, par Marguerite Catala, 272 pages, 22,90 euros).

« Ce ralentissement n’est pas seulement économique, il est aussi politique, affirment-ils. Nous avons perdu cette foi dans l’avenir. » Leur thèse est simple : la plupart des problèmes de la société américaine viennent de pénuries que le système politique – et particulièrement son hémisphère gauche – fabrique artificiellement. En multipliant les réglementations et les obstacles procéduraux, ces dirigeants rendent difficiles la construction de logements, le lancement de trains à grande vitesse, la création de médicaments, le développement des énergies vertes. Tel Gulliver, la puissance publique est ligotée par tous les lilliputiens que sont les élus, souvent démocrates, des Etats et des villes – et leurs armées de juristes.

Le propos peut sembler léger. Mais avec Abondance, sorti aux Etats-Unis en mars 2025, Ezra Klein et Derek Thomson peuvent se vanter d’avoir touché un nerf. Ils ont réveillé le débat au sein de l’Amérique « bleue », percuté le Parti démocrate en pleine recomposition. Le livre est un best-seller. Le mot « abondance » entre dans la conversation publique. Un mouvement « pro-abondance » s’active.

Des personnalités démocrates du centre gauche n’hésitent pas à intégrer le thème dans leurs discours politiques. On a même commencé à les qualifier d’« abundance democrat », par opposition aux partisans du socialisme démocratique qu’incarnent, par exemple, le sénateur Bernie Sanders ou la représentante Alexandria Ocasio-Cortez.

Muscler l’Etat

Ezra Klein et Derek Thompson ne sont pas des chercheurs en sciences sociales, mais respectivement chroniqueur-podcasteur au New York Times et journaliste à The Atlantic. Leur ouvrage ne prétend donc pas fonder une nouvelle théorie politique. Il est avant tout un travail de terrain, très clair et nourri de nombreux exemples concrets, une description des obstacles à la croissance. Les auteurs y détaillent les excès des règles d’urbanisme en Californie, qui ont conduit, malgré les promesses du gouverneur Gavin Newsom, à une rareté de l’offre de logements et donc à des loyers inabordables : San Francisco et Los Angeles n’ont autorisé la construction que de 2,5 logements pour 1 000 habitants en 2022, contre 18 à Austin, au Texas.

Les journalistes reviennent sur l’échec kafkaïen du TGV californien, un projet en panne depuis trente ans. Ils se désolent de constater que les lois destinées à protéger l’environnement se retournent contre le développement de panneaux solaires. Et ils considèrent que la judiciarisation permanente de la vie américaine est une glu qui empêche bien des initiatives.

 

 

 

 

 

 

Certains critiques ont accusé Klein et Thomson de proposer un nouvel emballage pour le social-libéralisme qu’incarnaient jadis Bill Clinton ou Tony Blair. Ils ne feraient que réhabiliter la « politique de l’offre », un terme généralement attaché à la droite et que ne rejettent pas les auteurs. Mais la réalité est plus compliquée, car les deux journalistes croient aux solutions collectives, aux services publics essentiels, au logement social quasi généralisé, aux investissements publics massifs. Leur livre est un plaidoyer pour l’action publique.

A les lire, c’est à la sphère publique de fournir aux citoyens ce dont ils ont besoin, à commencer par de l’énergie. A la différence des républicains, ils ne proposent donc pas de baisser les impôts et de réduire la taille de l’Etat : ils veulent muscler ce dernier. Le problème, à leurs yeux, c’est que tel qu’il est actuellement organisé, il n’est pas capable d’agir efficacement.

Mais Abondance se garde de remettre en cause le cœur du réacteur politique et économique américain : il s’agit plutôt de le sauver en réparant ses défaillances. Les questions qui fâchent – le consumérisme débridé du pays, la concentration du capital, le pouvoir des lobbies, la nécessité d’une redistribution, la conflictualité de classe – sont soigneusement contournées.

L’intelligence artificielle, sujet majeur et alarmant, n’est traitée que sur trois petites pages, dans lesquelles les auteurs se bornent à constater qu’il faut d’urgence développer massivement l’offre d’énergie (propre, bien sûr) pour la faire tourner. S’ils se justifient en expliquant que leur propos n’était pas de traiter tous les problèmes de l’économie américaine, ce qui est légitime, on peut néanmoins regretter qu’ils n’aient pas davantage porté leur plume dans les plaies du capitalisme.

Autre réserve : si Klein et Thompson font de la lutte contre le changement climatique une priorité, ils reprennent sans nuance le discours techno-solutionniste le plus basique. La question des limites planétaires n’apparaît jamais dans les 272 pages du livre. Le monde qu’envisage Abondance est celui d’une énergie renouvelable infinie. Un scénario qui, pour le moins, mérite discussion.

Le plaidoyer pour l’abondance de Klein et Thompson peut-il trouver un écho au sein de la gauche française ? La Fondation Jean Jaurès semble en tout cas déjà séduite : une note qu’elle s’apprête à publier considère que le livre « offre une boussole » pour reconquérir un futur désirable.

« Abondance. Comment bâtir l’avenir que nous désirons », d’Ezra Klein et Derek Thompson (traduit de l’anglais, Etats-Unis, par Marguerite Catala, Arpa, 272 pages, 22,90 euros).